Qui contrôle les chaines d’approvisionnement de l’énergie verte ?

La production d’énergie verte est considérée à bien des égards comme durable. Or, si l’on se base à la fois sur les critères E, S et G, et que l’on remonte la chaine de production de ces énergies, on constate que tout n’est pas si durable qu’il y paraît. Le Peterson Institute for International Economics a récemment publié une étude sur les chaines d’approvisionnement des énergies vertes. Analyse avec Luc Leruth, professeur à l’ISET Policy Institute (Géorgie) qui a contribué à la rédaction de cette étude.

 

 

 

Pourquoi est-ce important de se préoccuper de la chaine d’approvisionnement des matières premières qui sont utilisées dans la production de l’énergie verte ?

 

Pour des raisons de continuité dans les chaînes de production. Nous avons été témoins, et le sommes encore, de l’impact des retards dans la fourniture de certains éléments essentiels à la construction des batteries par exemple, et plus généralement sur la disponibilité des biens finaux. Si ces retards deviennent plus fréquents ou plus longs, il y a un risque de retour plus ou moins forcé vers les énergies traditionnelles. Cela serait néfaste à notre environnement. Il y a aussi des raisons stratégiques. L’Europe ne dispose pas de larges réserves de ces minéraux critiques. Elle vit donc dans une dépendance qui peut être dangereuse, surtout lorsque ceux qui contrôlent les chaînes de production peuvent eux-mêmes être contrôlés par une puissance aux intérêts divergents. On voit aujourd’hui à quel point la dépendance vis-à-vis de la Russie dans le cas du pétrole ou du gaz, met nos économies en danger. Il pourrait en aller de même dans le cas des minéraux critiques.

 

Quels sont ces minéraux stratégiques ?

 

On peut en épingler quatre qui sont essentiels : le cobalt, le cuivre, le lithium et le nickel. Il y a aussi le cas de terres rares, mais là, la domination de la Chine est déjà presque totale.

 

Dans son étude sur ce sujet, qu’est-ce que le Peterson Institute for International Economics (PIIE) a pu formuler comme constat ?

 

L’approche a consisté à analyser plusieurs points. D’abord, où se trouvent les réserves de ces minéraux critiques. Ensuite, on a regardé quelle est la nationalité des sociétés qui exploitent ces mines. Enfin il a fallu voir qui contrôle ces sociétés. En ce qui concerne la localisation des réserves, il n’y a pas de surprise. Par exemple, les réserves de cobalt se trouvent surtout en République Démocratique du Congo et le cuivre au Chili. En revanche, lorsqu’on analyse qui contrôle ces mines, le contrôle des actionnaires ultimes chinois apparaît clairement et il continue d’augmenter. Lorsque l’on parle d’actionnaire ultime, on ne fait pas nécessairement référence aux UBOs (une notion essentiellement basée sur une approche légale) mais sur les actionnaires qui ont réellement la possibilité de prendre les décisions. La technique utilisée est alors basée sur une approche mathématique rigoureuse et mise en œuvre au cas des structures d’actionnariat par une jeune spin-off de HEC – Université de Liège : ZENO-Indices.

 

Qu’est-ce que l’origine de ces matières premières a comme incidence sur nos économies, notre dépendance ?

 

Comme expliqué précédemment, la dépendance de l’Europe (mais les Etats-Unis sont dans une situation similaire) par rapport à la Chine pose un problème. Ce problème est d’autant plus aigu que, dans les chaînes de la transition énergétique, la Chine est déjà fortement présente dans le traitement des minéraux et la fabrication des composants nécessaires à la transition énergétique (batteries, éoliennes etc). Nous observons néanmoins que les biens finaux étant pour beaucoup consommés en Europe et aux Etats-Unis, le matériel nécessaire au recyclage s’y trouve donc aussi.

 

Globalement, nos économies occidentales sont-elles prises au piège d’une dépendance quelles que soient les énergies utilisées ?

 

La dépendance est forte mais le recyclage est un facteur qui peut réduire celle-ci. Dans l’article du PIIE, nous faisons des estimations qui montrent toutefois que le recyclage seul ne peut pas suffire aux besoins. Il importe donc d’encourager la R&D dans les technologies de substitution par exemple.

 

Une fois ce constat posé, comment sortir de cette dépendance ?

 

L’article du PIIE insiste sur la nécessité d’une approche globale sur cette question. Par exemple, les structures d’actionnariat manquent de transparence. Il n’est pas évident du tout d’identifier qui contrôle quoi et à quelle hauteur. C’est une des missions à laquelle s’attache ZENO-Indices. Ensuite, à l’exception de la Chine dans le cas des terre terres rares, les autorités des pays où se trouvent les réserves (beaucoup en Afrique) ne jouent qu’un rôle mineur dans le contrôle de leur exploitation, ce qui n’est pas raisonnable.

 

Ne faudrait-il pas renforcer ce contrôle ?

 

Le recyclage et les techniques de substitution ont aussi été évoqués. Le danger est qu’un excès de précautions et les risques sur l’approvisionnement ne soient utilisés comme prétexte pour revenir à des pratiques protectionnistes d’un autre temps. Il faut rester vigilant.

 

En tant qu’investisseur qui se préoccupe des facteurs ESG, comment faire le tri dans ces aspects de gouvernance ?

 

Généralement, une bonne gouvernance (le G de ESG) est l’élément clef et en amont qui permet, en plus d’une bonne performance financière, des scores E et S qui assurent une certaine stabilité à long terme. Identifier une bonne structure d’actionnariat ultime est donc important. Identifier ces structures est une autre des missions de ZENO-Indices et l’étude du PIEE offre quelques pistes prometteuses.

 

Lien vers l’étude complète du PIEE : https://www.piie.com/publications/working-papers/green-energy-depends-critical-minerals-who-controls-supply-chains

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