Comment concilier critères ESG et principes démocratiques ?

Par DPAM

Le conflit Ukraine/Russie nous rappelle quotidiennement ô combien libertés et démocratie sont des valeurs extrêmement précieuses et la sécurité un besoin essentiel. Et paradoxalement, c’est dans ce contexte que les investissements dits ESG durables connaissent une certaine crise d’identité. En effet, quasi unanimement, ces investissements excluent le secteur de la défense car ils ne financent pas l’armement. De plus, si les biais sectoriels ne sont pas systématiquement comparables, la sous-pondération au secteur de l’énergie dans un contexte de hausse des prix (et donc de surperformance relative) est également une constante de ces investissements.

 

Conflit Ukraine/Russie et armement

 

Comme mentionné, les investissements durables sont généralement non exposés au secteur de la défense pour des raisons éthiques. La majorité des labels européens sur le marché exige l’exclusion des armements controversés (loi belge dite loi Mahoux – obligation réglementaire – interdit le financement direct et indirect des armements controversés) mais des armements dans leur ensemble.

 

Le conflit actuel remet en lumière tout le débat du désinvestissement versus l’engagement. Cependant, il est fort peu probable que ce type d’investissements revienne sur la question de l’exclusion de l’armement. Au-delà des performances financières, les compétences durables et la défense des valeurs sont tout aussi importantes pour ce type d’investissements aux yeux de leurs investisseurs.

 

Délocalisations et démocratie

 

Ensuite, l’Europe a délocalisé des industries stratégiques telles que les semi-conducteurs ou les telecoms vers des pays tiers tels que l’Asie et dépend aujourd’hui de pays dont les minimums démocratiques sont discutables. Si le climat continue à prédominer la recherche ESG, la pandémie avait déjà remis sur le devant de la scène la question sociale et en particulier celle de la sécurité des employés. Aujourd’hui, c’est la question de gouvernance relative au respect des droits politiques et libertés civiles qui est mise en lumière.

 

Les investissements durables tendent à ne pas financer certains pays qui ne respecteraient pas les minimums démocratiques ou mis sous embargo. Cependant force est de constater que d’une part, la majorité des investissements en obligations durables souveraines reste exposée à des pays tels que la Russie ou la Chine, à l’instar des indices de marché traditionnels, et questionne la crédibilité de l’approche dite responsable et durable.

 

D’autre part, les investissements durables distinguent généralement le pays (et l’investissement en obligations d’Etat) des entreprises localisées dans celui-ci. Ainsi, il y a lieu de séparer un investissement dans la dette russe et un investissement dans une entreprise localisée en Russie. Cependant, si les deux sont distincts, la frontière n’est pas si tranchée. Le lien étroit entre des entreprises étatiques telles que Gazprom et la dictature régnante freine la majorité des investisseurs responsables.

 

Cependant la situation est rarement toute noire ou blanche et plusieurs exemples notamment d’investissements en entreprises chinoises ont démontré l’implication dans des controverses de respect de droit humain lié à la politique gouvernementale malgré la privatisation des entreprises.

 

L’exemple du fabricant américain de microprocesseurs Intel présentant ses excuses à la suite des réactions négatives suscitées par sa lettre invitant ses fournisseurs à ne pas s’approvisionner en produits ou en main-d’œuvre dans la région chinoise du Xinjiang est parlant à ce sujet. La situation est donc complexe et la délocalisation d’opérations clés est au cœur du débat. Au-delà de la préoccupation des fonds durables, c’est la question d’une relocalisation des industries clés à l’Ouest qui est donc sur la table.

 

A noter également qu’en matière de requis démocratiques, l’ONG Freedom House publie un rapport annuel sur l’état de la démocratie dans le monde et n’a eu de cesse ces dernières années d’alerter sur le déclin de cette dernière et ce de manière globalisée y compris en Europe.

 

Hausse des prix de l’énergie

 

La hausse des prix de l’énergie se fait au détriment de la performance relative des investissements durables et pourrait conduire à une réallocation de ceux-ci vers des investissements dits plus mainstream et davantage exposés au secteur de l’énergie.

 

Cette crainte d’un renversement des flux est cependant limitée. En effet, la crise énergétique et la situation géopolitique pourraient conduire au contraire à une accélération de la transition énergétique, au cœur des objectifs des investissements durables.

 

D’une part, le dernier rapport de l’IPCC est sans équivoque : le changement climatique est scientifiquement prouvé comme étant une menace pour le bien être humain et la santé planétaire. D’autre part, plusieurs pays tels que le Royaume Uni[1] ou l’Allemagne[2] ont encore renforcé leur politique et projets vers les énergies renouvelables.

 

Le 6e rapport d’évaluation sur le changement climatique (IPCC) montre une hausse de 14% des émissions de gaz à effet de serre depuis la signature de l’Accord de Paris en 2015 avec une année record en 2021 alors que les signataires se sont engagés à une baisse de 45% d’ici 2030. Pour avoir une chance de limiter le réchauffement climatique à 1.5% en 2100 les émissions de gaz à effet de serre doivent atteindre leur pic d’ici 2025.

 

Sans débattre la question d’un prix carbone universel crédible et de taxes potentielles hors sujet d’aujourd’hui, cela implique une décarbonisation agressive et un véritable financement de la transition énergétique à savoir un réel mouvement des flux financiers vers cette dernière.

 

Or, aujourd’hui, la taxonomie européenne – et d’autres taxonomies font leur apparition hors du continent européen – est le seul instrument relativement efficace pour cet objectif bien qu’il présente plusieurs faiblesses d’opportunités d’investissement étant donné les limites de son éligibilité. Mais l’extension aux 4 autres objectifs environnementaux devrait déjà corriger en partie la situation.

 

Le paradoxe des investissements durables

 

En conclusion, les investissements durables vivent une situation paradoxale aujourd’hui. D’une part, le conflit Ukraine/Russie nous rappelle l’importance de valeurs clés telles que la démocratie, la sécurité et les libertés. Des valeurs qui doivent être au cœur de l’approche durable des investissements qualifiés ISR.

 

D’autre part, l’exclusion quasi standardisée du secteur de la défense et de l’armement et la sous-pondération forte et généralisée dans le secteur de l’énergie, jouent en la défaveur de ce type d’investissements qui peut dès lors souffrir d’une certaine sous-performance relative et temporaire. Il est important dès lors de rappeler que la performance financière est tout aussi importante que la crédibilité des compétences durables de ce type d’investissement.

 

Il est bon de rappeler que l’investissement durable est avant tout un investissement à moyen et long-terme qui vise à accompagner les entreprises et les Etats dans leur croissance pérenne et durable et qui vise une performance durable sur cet horizon.

 

La réglementation européenne, en particulier SFDR, est claire à ce niveau : les fameux produits dits article 9 (dark green) de la classification SFDR mettent l’objectif durable en priorité devant tout objectif, financier ou autre. Le cadre de référence restant le plan d’action de la commission européenne pour une finance durable à savoir financer une transition énergétique durable et inclusive. Les preuves scientifiques sont là également pour nous rappeler que l’appât du gain à court terme ne sera pas bénéfique et qu’il est important de s’interroger constamment sur les valeurs essentielles que les entreprises et les états peuvent promouvoir ou négliger.

 

Consultez aussi le corner Placements responsables

 

[1] Le gouvernement britannique a dévoilé le 7 avril sa nouvelle stratégie énergétique : le pays mise en particulier sur les énergies renouvelables, le nucléaire… mais aussi sur de nouveaux projets E&P pétrole & gaz

[2] En Allemagne, le gouvernement a annoncé un nouveau paquet législatif pour une forte accélération des énergies renouvelables.

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