Prédestination et oracle des marchés

Par Thomas Planell, Analyste-Gérant chez DNCA

Le voyage dans le temps a toujours fasciné. Il commence chez Sophocle. Œdipe rencontre l’Oracle de Delphes qui lui prédit l’avenir. Ayant vu le futur, c’est en tentant de le changer qu’Œdipe réalise son funeste destin : inceste et parricide. La notion de boucle temporelle ou prédestination apparaît : le futur détermine le passé, l’homme, quoi qu’il fasse ne parvient à y échapper. Heureusement, selon Stephen Hawking, « le fait qu’aucun touriste du futur ne soit venu nous visiter nous prouve que le voyage dans le temps n’existe pas ». Nous sommes donc libres… Mais cela ne signifie pas pour autant que le futur n’est pas sans effet sur le présent…

 

Importance de l’avenir

 

C’est d’ailleurs l’avenir et non pas l’instant, qui intéresse non seulement les marchés mais aussi les banques centrales. Pourquoi Ben Bernanke concède-t-il : « pour contrôler l’inflation, il faut contrôler les anticipations d’inflation » ?

 

Parce que l’inflation, premier déterminant de la valeur de tout actif (y compris de la monnaie) est une notion prospective, presque psychologique.

 

Les agents économiques acceptent de payer demain un prix plus élevé parce qu’ils anticipent un prix supérieur encore le surlendemain. La hausse des prix n’est pas que le pur produit mathématique instantané d’un niveau qui équilibre l’offre et la demande. Elle est aussi, et surtout, une fonction de la vitesse à laquelle la multitude se convainc que les prix vont devenir à l’avenir de plus en plus élevés, de plus en plus vite…

 

Depuis un an, ce sont les écarts entre cette inflation anticipée et celle, mesurée, calculée ou réalisée qui disloquent les primes de risques, créent la panique et infligent aux indices boursiers leur pire premier semestre depuis les années 1970. Au début du mois encore, un sursaut de l’appétit pour le risque et toutes les classes d’actifs (actions, obligations, or et fonds monétaires) faisaient l’objet de flux vendeurs nets, selon Bank of America…

 

Frayeurs

 

Qu’y a-t-il donc de plus effrayant qu’un enchainement sans fin de hausses supérieures aux attentes du prix des biens les plus essentiels ?

 

La récession ? Pas si l’on en croit les marchés. Au premier trimestre, l’économie américaine s’est contractée de 1,6%. L’indicateur GDP Now publié par la FED d’Atlanta pointe désormais vers une croissance négative (-1%) au second trimestre. Les USA seraient donc déjà rentrés en récession. Et pourtant le dollar, déjà cher, ne résiste pas seulement, il progresse face à un ensemble de devises (DXY +3,3% depuis le 09 juin), et face à l’euro notamment. Euro qui vaut d’ailleurs désormais moins d’un franc suisse.

 

A la fin de la présidence de l’Union européenne par la France, les vieilles vicissitudes émergent à nouveau dans la zone. Tandis que Mark Rutte, premier ministre des Pays-Bas, réprimande l’Italie quant à la gestion du coût de sa dette sur les marchés, la BCE ressort du placard les classifications de crise qui viendront guider les flux de son programme de rachats d’actifs. La zone euro se décompose désormais officiellement entre pays donneurs, pays receveurs et pays neutres… L’institution semble avoir avancé à grands pas sur la voie de la lutte contre la fragmentation…

 

Prise d’otage énergétique

 

Seule nouveauté par rapport à la crise de 2011, l’Allemagne qui vient de passer en phase 2 de son plan d’urgence énergétique devrait se montrer plus silencieuse. Le poumon industriel européen est sous assistance respiratoire. Uniper n’a été livré par Gazprom qu’à hauteur de 40% de ses commandes de gaz en juin. Le groupe énergétique subit une crise de liquidité qui pourrait conduire à une recapitalisation partielle par l’Etat. Elle succéderait à celle de 10 milliards d’euros accordée à Gazprom Germania, passée dans le giron national allemand au lendemain de la guerre. En baisse de 75% depuis un an, les volumes de gaz russes ne sont pas facilement remplaçables. L’Allemagne n’a aujourd’hui aucune installation de regasification permettant d’importer du LNG.

 

En cas de coupure totale, il est difficile d’imaginer que l’Europe puisse échapper à la récession cet hiver. Plus que les risques sur la croissance économique, c’est cette impasse énergétique dans laquelle se trouve l’Europe qui pèse sur l’Euro. Face à la prise d’otage énergétique du continent par la Russie, la BCE n’a pas les coudées aussi franches que la FED pour lutter contre l’inflation.

 

Scruter les entrailles des marchés

 

Néanmoins, tout n’est pas rose pour Jay Powell, qui devant le congrès, admettait à demi-mots que l’hypothèse d’un soft landing prenait du plomb dans l’aile : « la politique monétaire restrictive sera douloureuse, économiquement. Mais laisser ce régime de forte inflation persister est bien plus néfaste encore ».

 

Tel Œdipe consultant l’oracle de Delphes, les investisseurs scrutent alors les auspices que veut bien leur adresser la courbe des taux américains. Dans les entrailles des marchés obligataires, c’est plus particulièrement l’écart entre les rendements à 3 mois (1,67%) et à 10 ans (désormais sous les 3%) qui les intéressent. Historiquement, c’est lorsque ce spread devient négatif, par le jeu de l’inversion de la courbe des taux, que l’économie rentre en récession, causant ensuite la chute des marchés actions.

 

Oracle perturbé

 

Mais aujourd’hui, l’Oracle est perturbé. La boucle temporelle est chamboulée. L’avenir est en avance : l’Eurostoxx 50 et le S&P 500 abandonnent déjà 20% depuis le début de l’année alors que la courbe des taux ne s’est pas encore inversée. L’écart de rendement entre les maturités à 3 mois et à 10 ans se resserre mais demeure encore très nettement positif (1,2%). Les marchés actions, si prompts à corriger, auraient-ils anticipé leur avenir pour s’affranchir des prédictions ? Le risque n’est-il pas au contraire que tel Œdipe, en tentant d’échapper à leur destinée, ils en accélèrent la réalisation ?

 

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