Ce que vous devez savoir sur les valeurs technologiques et « l’antitrust »

@pexels

Par BNP Paribas AM

Au cours des dernières années, les valeurs technologiques ont nettement surperformé le marché boursier dans son ensemble, reflétant l’essor de l’économie numérique.

    • En dépit d’une croissance phénoménale, certains géants du numérique génèrent de maigres bénéfices, car ils préfèrent pratiquer des prix inférieurs aux coûts et poursuivre leur expansion.

  • Grâce à ces stratégies, certaines entreprises technologiques sont au cœur du commerce en ligne et servent d’infrastructures essentielles à une multitude d’autres activités.
  • Les caractéristiques de la structure et des pratiques de ces sociétés sont susceptibles de soulever des craintes de comportements anticoncurrentiels ; les annonces récentes aux États-Unis donnent à penser qu’elles sont dans le viseur des autorités antitrust.

Graphique 1 : L’indice NYSE FANG+, représentatif d’un segment des secteurs de la technologie et de la consommation cyclique, a nettement surperformé l’indice S&P 500 depuis janvier 2015 (Base 100 : janvier 2015)

  1. Qu’entend-on par « trust » dans le terme « antitrust » ?

Tim Wu, professeur à la Columbia Law School, retrace parfaitement l’histoire des trusts dans son livre « The Curse of Bigness – Antitrust in the New Gilded Age ». Il décrit comment, entre la fin du 19ème siècle et le début du 20ème siècle, le « mouvement des trusts » a appelé à réorganiser l’économie américaine et mondiale sous la forme d’un gigantesque monopole, souhait qui se concrétisa par la création d’entreprises comme la Standard Oil et AT&T en Amérique ou I.G. Farben en Allemagne.

Aux États-Unis, ce mouvement de monopolisation se développa à un rythme effréné. Entre 1895 et 1904, au moins 2 274 entreprises manufacturières fusionnèrent pour n’en laisser que 157, dotées pour la plupart d’une position dominante dans leur secteur. Au début des années 1900, la quasi-totalité des grands secteurs de l’économie américaine étaient contrôlés par un monopoleur ou en passe de l’être. La compagnie Standard Oil de John D. Rockefeller, la US Steel Corporation et l’International Mercantile Marine Co. faisaient partie des détenteurs de monopole les plus célèbres. Leurs modèles firent des émules qui constituèrent à leur tour des trusts dans des secteurs comme le tabac, le coton, le sucre, le caoutchouc, le cinéma et les clous. C’étaient les monopoles de la période dorée (« Gilded Age »).

Le Sherman Act, première loi antitrust

Le « Sherman Act », première loi antitrust, fut promulgué en 1890, durant la première vague de protestations contre le développement des trusts. Les termes du Sherman Act sont très forts. Son texte littéral énumère une si longue liste d’interdictions que le débat universitaire sur l’interprétation et l’histoire de cette loi n’est toujours pas clos. Cependant, on peut émettre deux observations :

  • Cette loi a été adoptée face au pouvoir grandissant des trusts monopoleurs, comme la Standard Oil.
  • Les membres du Congrès nourrissaient des craintes variées et disparates, allant d’inquiétudes à l’égard des effets néfastes de la politique tarifaire des monopoles à l’idée que le détenteur d’un trust doté d’énormes pouvoirs était une situation fondamentalement incompatible avec la démocratie américaine.

La situation actuelle

Aujourd’hui, le secteur de la « big tech », où des biens sont échangés contre des données personnelles, pourrait justifier un réexamen en profondeur de l’interprétation de la notion de pouvoir monopolistique.

Les géants technologiques actuels, autrement dit les Standard Oil et US Steel d’aujourd’hui, entreprises plus puissantes que les États, représentent-ils une menace pour la démocratie libérale qui justifie de limiter leur pouvoir en adoptant une vision plus large des monopoles ?

Si l’Internet est le réseau ferré de notre époque, c’est-à-dire une infrastructure publique essentielle permettant la conduite d’une grande partie du commerce et de la communication de l’économie moderne, les sociétés privées à but lucratif qui le dominent posent-elles un problème monopolistique ?

  1. Des mesures antitrust pour maîtriser les géants technologiques sont-elles aujourd’hui envisagées ?

Oui, le repli des valeurs technologiques début juin a fait suite aux informations selon lesquelles les autorités américaines en charge de l’application des lois antitrust s’étaient réparti les dossiers pouvant conduire à de possibles enquêtes sur les pratiques de quatre des « big tech ». L’accord conclu entre le Département américain de la justice (DOJ) et l’autorité américaine de la concurrence (Federal Trade Commission, FTC) ouvre la voie à de possibles enquêtes antitrust. Ces deux agences se partagent la responsabilité de l’application des lois antitrust aux États-Unis et doivent s’entendre sur leurs compétences respectives avant d’ouvrir une enquête.

Lors d’une conférence en juin, Makan Delrahim, responsable de la division antitrust du Département américain de la justice, a fait référence aux cas de démantèlement aux États-Unis, incluant la Standard Oil, AT&T et Microsoft. Il a souligné que la Standard Oil était en son temps considérée comme une importante société innovante, mais avait été démembrée par l’État fédéral.

À ce stade, on ne sait pas vraiment quels aspects examinent les agences, ni de quelle manière elles entendent agir. Ces affaires pourraient durer des années, et les agences pourraient à terme décider de ne prendre aucune mesure.

Autre point potentiellement plus important, du moins à court terme, la commission des affaires judiciaire de la Chambre des représentants a annoncé qu’elle allait ouvrir sa propre enquête sur la concurrence sur les marchés numériques. Au cours des dix-huit prochains mois, elle auditionnera les leaders du secteur technologique, ainsi que certains de leurs concurrents afin de déterminer si les conditions de marché sont équitables.

Ces annonces pourraient marquer un tournant décisif pour le secteur technologique, alors que l’administration Trump et le Congrès semblent signaler un durcissement de position sur la concurrence dans le secteur numérique. Au cours des dernières années, le principal risque antitrust pour les grands groupes technologiques américains émane de l’Union européenne.

Retrouvez l’intégralité de cette étude ici

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