Pourquoi Trump se trompe-t-il ? L’économie n’est pas un gâteau mais un carrefour

img_0323Par Micael Castanheira, Economiste, Maître de Recherche FNRS à l’ULB (SBS-EM)

Contre toute attente, mais rencontrant une certaine logique, Donald Trump a remporté l’élection présidentielle américaine. S’il met en place les idées sur lesquelles il a bâti son élection, nous risquons un fort ralentissement économique, une perte de pouvoir d’achat pour les classes moyennes, et potentiellement plus encore de tensions internationales.

Sur quelle logique a-t-il été élu ? La logique du jeu à somme nulle. La logique qui dit que si votre voisin a un travail, c’est que vous avez perdu le vôtre. Si l’étranger produit, c’est que vous ne produirez pas. Si un « vieux » travaille, c’est un job perdu pour un « jeune ». Si une femme veut travailler au lieu de rester à la maison, c’est un homme qui perdra son emploi.

Cette logique-là part de l’idée que l’économie est un gâteau qu’il faut se partager. Chaque morceau que vous pourrez grappiller sera un morceau que quelqu’un d’autre n’aura pas. Si vous ne le prenez pas, cet autre le prendra. Il faut donc passer devant et ne pas se laisser faire. Soyons virils, n’ayons pas peur!

Le problème, c’est que cette logique est fausse. L’économie n’est pas un gâteau, c’est plutôt comme un  carrefour à l’heure de pointe. Si tout le monde fait fi des feux et se rue au milieu du carrefour pour passer devant, le carrefour se retrouve bloqué. Chacun ayant tenté de grappiller quelques minutes, tout le monde se retrouve à l’arrêt.

Quel rapport avec les promesses de Trump? Il veut renégocier les accords de commerce international et casser les reins de la production étrangère – chinoise et mexicaine en particulier. Ceci ramènerait les jobs industriels aux USA. Oui mais: pourquoi les entreprises veulent-elles produire ailleurs? D’abord parce que le pays ne peut plus produire à un coût raisonnable. Ensuite parce que ça permet au pays de créer des jobs dans d’autres secteurs, mieux payés. (Ceci dit, il est vrai que la Chine joue avec les règles des accords commerciaux et travaille aujourd’hui à exporter son ralentissement économique. Une crise majeure en Chine ne profitera toutefois certainement pas à nos économies).

Perdre des jobs pour en créer d’autres? Vous voulez rire? Non. Rappelez-vous qu’en France, il y a 150 ans, 70% de la population vivait de l’agriculture tout en étant exposée à la malnutrition. L’agriculture a perdu des emplois depuis, mais nous en avons créé beaucoup d’autres, inconnus à l’époque et offrant une qualité de vie nettement supérieure (l’espérance de vie était d’environ 40 ans en 1870, contre 70 ans en 1960 et 82 ans aujourd’hui).

Ces gains ne sont pas pour autant partagés équitablement. Il est nécessaire d’accompagner, de compenser et d’assister les personnes qui sont ou étaient dans ces secteurs. La baisse de la part de l’agriculture dans nos économies a été accompagnée de révoltes paysannes violentes. Aujourd’hui aussi, il est indispensable de rendre des perspectives à une frange de la population qui a en perdu beaucoup. Mais notre sociale-démocratie a appris à partager les gains de façon plus équitable que ce que le marché débridé proposait par défaut. Il faut la renforcer. Le FMI, ainsi que de nombreux économistes, plaident depuis longtemps pour de grands projets d’infrastructure, qui relanceraient l’emploi aujourd’hui et renforceraient les fondations de la croissance demain. L’OCDE insiste depuis longtemps sur la nécessité de renforcer la mobilité sociale au travers d’une politique d’enseignement plus inclusive. Au lieu de cela, la crise a entraîné des coupes budgétaires dans chacun de ces secteurs.

En dehors de ses plans d’infrastructure, le populisme à la Trump risque surtout de nous ramener loin en arrière. Oui, les Américains peuvent récupérer des emplois dans l’industrie. Non, il n’y aura probablement pas de déflagration « hollywoodienne ». Mais une crise au ralenti. Chaque pays va vouloir contrecarrer « ses » pertes d’emplois. Petit à petit, c’est le nombre total d’emplois qui baissera, et le pouvoir d’achat qui s’érodera. Les inégalités finiront pas augmenter bien au-delà de leur niveau actuel. Le carrefour, de plus en plus bloqué, finira par freiner tout le monde et il sera un peu tard pour se dire qu’on aurait peut-être dû choisir une autre route.

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