Encore Piketty

IMG_0939Par Pierre Pestieau, Professeur ULg, CORE (The Bing Bang Blog)

Dans un éditorial du New York Times daté du 23 juillet 2014, intitulé : « Un guide des inégalités pour les nuls », Nicholas Kristof (1) revient sur le succès du livre de Thomas Piketty. Il note qu’une grande majorité de ceux qui ont acheté cet ouvrage de près de 685 pages (dans l’édition anglaise) ne sont pas allés au-delà des vingt-six premières. Pour ces lecteurs trop vite découragés, il propose un guide en 5 points sur les questions d’inégalités traitées par Piketty. Je les reprends ci-dessous.

Tout d’abord, l’inégalité des revenus et de la richesse a empiré de manière significative au Etats-Unis et dans certains autres pays. Le pourcent de la population le plus riche aux États-Unis possède maintenant plus de richesses que les 90 pour cent les plus pauvres. Oxfam estime que les 85 personnes les plus riches dans le monde possèdent autant de richesses que la moitié la plus pauvre. La situation pourrait être tolérable si tout le monde bénéficiait de la prospérité. En 2010, 93 pour cent des dividendes de la croissance sont allés vers le pour cent le plus riche.

Deuxièmement, la disparité des revenus et du patrimoine en Amérique est déstabilisante. On sait que certaines inégalités sont indispensables afin de créer des incitations, mais nous semblons avoir atteint le point où les inégalités constituent un véritable obstacle à la croissance économique.

Troisièmement, les disparités reflètent non seulement la main invisible du marché, mais

aussi la manipulation des marchés. Joseph Stiglitz, lauréat du prix Nobel en économie, dans son ouvrage récent Le Prix de l’inégalité (2), note: « Un grande partie des inégalités en Amérique est le résultat de distorsions du marché et d’incitations motivées non par le souci de créer de nouvelles richesses, mais de s’accaparer de celles des autres ». Par exemple, les traders sont riches en partie parce qu’ils sont très qualifiés et travailleurs, mais aussi parce qu’ils ont fait pression avec succès pour bénéficier d’un régime fiscal favorable.

Quatrièmement, les riches ne bénéficient pas autant des inégalités que nous le pensons. Au delà d’un certain niveau, les revenus supplémentaires ne sont pas consacrés à la satisfaction de besoins réels mais au désir d’impressionner ses pairs par une consommation ostentatoire.

Cela se traduit par l’achat de « biens positionnels », par exemple la voiture dont on parle. On assiste alors à une escalade sans fin qui apporte peu de satisfactions et beaucoup de frustrations.

Cinquièmement, les progressistes insistent probablement trop sur l’égalité des revenus et de la richesse et pas assez sur l’égalité des chances. Cette obsession pour les inégalités traduit souvent une certaine envie des riches et est rébarbative pour une partie de la population. Il y aurait certainement beaucoup plus d’adhésion à l’idée d’une ligne de départ égale pour tous. Malheureusement, la poursuite de l’égalité des chances est maintenant un mirage. En effet, la mobilité sociale a fortement baissé aux Etats Unis. Pour dire les choses de façon imagée, l’ascenseur social y est en panne.

Kristof écrit en pensant à l’Amérique. Il conclut son article en écrivant que l’inégalité et l’absence d’égalité des chances constituent aujourd’hui une infirmité et une vulnérabilité nationales. (Inequality and lack of opportunity today constitute a national infirmity and vulnerability.) Cette conclusion s’applique naturellement tout autant à la vieille Europe.

 (1) Nicholas Kristof, An Idiot’s Guide to Inequality, New York Times, July 23, 2014.

http://www.nytimes.com/2014/07/24/opinion/nicholas-kristof-idiots-guide-to-inequality-piketty-capital.html?emc=eta1&_r=0

(2) Le Prix de l’inégalité (Les liens qui libèrent, 2012); édition originale : The Price of inequality

Une réponse sur “Encore Piketty”

  1. La question pertinente est : « le capital en tant que produit du travail utilisé dans les processus de production, en ce compris les connaissances acquises, s’est-il mieux réparti avec le développement de ce capital? »
    Or, Piketty fait le contraire: il ignore les connaissances acquises, mais intègre des éléments de patrimoine qui ne sont que pure consommation, fut-elle durable, comme les œuvres d’art, les vignobles fameux, les villas somptueuses dans des sites « jet set » Ces consommations improductives sont sources de coûts et leurs valeurs liées à des désirs subjectifs sont factices, alors que le capital est une source de richesses et possède à ce titre une valeur authentique. Et ce capital, il s’est effectivement mieux réparti avec le développement économique, grâce aux connaissances qui forment une part toujours croissante au sein du capital.

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