Focus sur l’Afrique du Sud : Quand une histoire ancienne fait pression sur le rand

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Par Erik JOLY, Chief Economist ABN Amro Private Banking

La faible croissance et le déficit persistant de la balance courante sont source de vulnérabilité

La croissance économique en Afrique du Sud est faible : 1.3% en 2017. Pour 2018,  le PIB devrait être en hausse de 1.5%.  La croissance s’explique surtout par l’augmentation des dépenses des ménages et des pouvoirs publics. Par contre, la croissance des investissements est nulle et le commerce extérieur est également en berne, les importations augmentant à un rythme plus soutenu que les exportations. Il est probable que le déficit de la balance courante dépasse les 2,5 % du PIB cette année. Ce déficit étant financé par de la dette, celle-ci a presque doublé au cours de la dernière décennie pour atteindre 45 % du PIB en 2017. Les charges d’intérêt restent cependant limitées à 3,5 % du PIB. Néanmoins, en cas de hausse des taux d’intérêt les dettes pourraient rapidement augmenter. D’un autre côté, les réserves de change sont suffisantes. Le pays possède une base d’investisseurs nationaux solides. Le secteur bancaire représente 110 % du PIB et, dans l’ensemble, les banques sont liquides, bien capitalisées et rentables.

Le changement à la tête du pays laisse entrevoir des finances publiques plus saines

Les dettes constituent la composante à la croissance des dépenses publiques la plus vigoureuse. Suite à la crise mondiale , les recettes fiscales ont diminué et les dépenses publiques augmenté. Cette combinaison est, depuis 2007, à l’origine des déficits :  4,4 % du PIB en 2017. Au cours de cette période, la dette publique a doublé. Une stabilisation de celle-ci est nécessaire pour surmonter les chocs économiques futurs. La démission de Jacob Zuma en février et la nomination de Cyril Ramaphosa au poste de président sont des nouvelles positives. Le nouveau président a su rassurer les agences de notation en proposant  des mesures promettant un budget plus solide, grâce notamment à l’augmentation de TVA qui est passé à 15%.  Le déficit budgétaire devrait atteindre 3,6 % cette année. Rien n’exclut toutefois que Ramaphosa puisse faire des miracles. Ce n’est qu’après les élections en 2019 que Ramaphosa jouira probablement d’une plus grande liberté pour établir sa politique

Grand besoin de réformes structurelles

Après la fin de l’apartheid en 1990, l’économie a connu une vigoureuse croissance. Mais celle-ci stagne depuis une décennie en raison d’une politique manquant de cohérence, du non-respect de la législation, des scandales de corruption et du peu de réformes entreprises. Le sentiment des ménages et des entreprises est très bas entraînant une croissance médiocre de la consommation et des investissements. La croissance a également été entravée par une infrastructure lacunaire, la criminalité, les problèmes de santé liés au VIH et, plus récemment, la longue période de sécheresse et les bas prix des matières premières. Ramaphosa devrait accélérer  le rythme des réformes après les élections. Un renforcement de la concurrence et une réforme des marchés des produits sont prioritaires. Les entreprises sont trop peu incitées à accroître leur productivité et à innover. C’est particulièrement le cas des entreprises d’État. Les pannes régulières au niveau de la prestation de services empêchent le développement économique. En outre, leur piètre gestion financière constitue une menace pour les finances publiques. La concurrence étant nulle, les entreprises peuvent pratiquer des prix plus élevés. Au cours de la décennie écoulée, l’inflation de 6 % en moyenne dépassait la marge de 3 à 6 % fixée par la banque centrale. La banque centrale tente de ramener l’inflation aux alentours de 4,5 %.

Crainte d’une répétition du scénario zimbabwéen prématurée

Le dernier thème, très sensible, est celui de la réforme agraire. Les pouvoirs publics veulent depuis des années déjà que les terres confisquées sous l’Apartheid soient restituées à leurs propriétaires d’origine. Mais cette tâche s’avère ardue. Il n’est pas toujours aisé de retrouver les ayants droit. De plus, des litiges ralentissent considérablement la réforme agraire. Depuis 1994, seulement 10 % des terres agricoles ont été redistribuées. Afin d’accélérer le rythme de la réforme agraire, le CNA s’est récemment prononcé sur l’introduction d’une proposition de loi. L’amendement de la constitution proposé a pour but d’accélérer l’expropriation sans indemnité. La modification de loi proposée pourrait accélérer la réforme agraire. Mais cette situation suscite cependant une préoccupation majeure, car elle rappelle celle du Zimbabwe, où des fermiers blancs ont été expropriés de leurs fermes. Nombre de ces fermes sont ensuite tombées en ruines en raison de l’incompétence des nouveaux gestionnaires. Le repli de la production qui s’en est suivi a plongé le pays dans une crise économique. Le risque que ce scénario se répète effraie les investisseurs. Le président Donald Trump n’a également pas apprécié le changement de loi proposé. Son tweet rageur a alimenté les craintes d’éventuelles restrictions commerciales, le moyen de pression favori de Trump. L’amendement de la constitution ne devrait cependant pas voir le jour car cela nécessiterait une majorité des deux tiers au parlement. De plus si cette majorité est atteinte, l’amendement n’aura pas les mêmes effets qu’au Zimbabwe. Ramaphosa a assuré dans une lettre envoyée au Financial Times que la proposition de loi avait principalement trait à des terres inutilisées, des terres uniquement sujettes à spéculation et des bâtiments délabrés.

La confiance des investisseurs étrangers a été ébranlée

Il n’empêche que la proposition de loi va à l’encontre de l’intention qu’a le gouvernement d’attirer davantage d’investissements étrangers à long terme. Cette situation effraie les investisseurs, d’autant plus que cette modification s’inscrit dans la lignée de propositions de loi antérieures ayant ébranlé leur confiance comme la loi de 2017 qui interdit l’achat de terres agricoles par des étrangers et n’autorise que des contrats de bail à long terme.

Les projets de nationalisation de la banque centrale ont également été mal accueillis par les investisseurs. Les actions de la banque centrale étant détenues par des particuliers. La potentielle nationalisation est interprétée comme une indication que le gouvernement va limiter l’autonomie de la banque centrale et souhaite avoir une plus grande influence sur la politique monétaire.

Dans ce contexte, la vive réaction du cours du rand pendant la crise turque n’a pas vraiment été dictée par des accords solides avec la Turquie. C’est vrai, il y a un déficit de la balance courante, les finances publiques se sont détériorées et des troubles politiques créent une certaine incertitude. Mais l’arrivée du président Cyril Ramaphosa a permis d’améliorer les perspectives économiques. L’Afrique du Sud affiche également une inflation plus modérée, des réserves étrangères plus vastes et une dette extérieure un peu moins élevée que la Turquie. Par ailleurs, le dollar américain perdra à terme de sa vigueur et les prix des matières premières ont dépassé leur plancher. Ce sont des éléments positifs pour l’Afrique du Sud. L’inquiétude des investisseurs devrait s’estomper.

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