La Chine est-elle encore un pays émergent ?

Par Frédéric de Laminne

La Chine est considérée comme un pays émergent. Bien qu’il n’y ait pas vraiment de définition claire de ce qu’est un pays émergent, on peut se demander si la Chine n’a pas rattrapé les pays occidentaux à bien des égards. Ceux qui conservent de la Chine les images du Lotus Bleu et des pérégrinations de Tintin feraient bien de mettre à jour leur vision : en quelques dizaines d’années, la Chine a rattrapé le retard qu’elle avait accumulé depuis le début du XIXème siècle lorsque la dynastie Qing eut l’idée néfaste d’isoler le pays du reste du monde, au moment précisément où l’économie mondiale décollait.

En avril 2018, un séjour d’une semaine a permis à une quinzaine de financiers belges de rencontrer les principaux acteurs chinois actifs en FinTechs : de Shanghai (la capitale financière), à Hangzhou (Alibaba, l’Amazon chinois), puis à Shenzhen (WeBank et Tencent) et Beijing pour terminer (la capitale où est basé Baidu, le Google chinois), ce voyage n’a pas été exempt de découvertes surprenantes.

Première surprise : les paiements. A Shanghai, pour payer un taxi, les chauffeurs ont l’habitude de simplement poser les cartes de crédit de leurs clients sur leur terminal. Les cartes européennes ne sont pas toujours reconnues : la technologie contactless n’est pas encore répandue sur le vieux continent. Et si le client veut payer grâce à un code secret, nouvelle surprise: le clavier comporte bien les dix chiffres arabes mais … dans le désordre ! Et chaque clavier de paiement est différent, l’idée étant de réduire les fraudes consistant à observer le mouvement du détenteur de la carte quand il pianote son code.

Autre dépaysement : les moyens de transport citadins. À Shanghai, toutes les motos sont électriques. On ne les entend pas arriver mais leurs pilotes se font entendre grâce à de stridents coups de klaxons. On essaye d’éliminer la pollution atmosphérique mais pas la pollution sonore! Ce qui frappe aussi, c’est la vétusté de ces engins électriques : on dirait qu’ils ont plus de 20 ans. Mais le moyen de transport le plus usuel reste encore le vélo loué en quelques secondes avec un QR code.

Tous ces déplacements se font dans un paysage à couper le souffle, un paysage dont fait partie le spectaculaire quartier financier, dominé par la Shanghai Tower, la deuxième tour la plus haute du monde qui culmine à 632 mètres et qui fut le théâtre des exploits de James Bond dans Skyfall.

Autre ville, autres impressions. Située à 200 km au sud-est de Shanghai, Hangzhou est connue pour abriter Alibaba, la plateforme regroupant une multitude de services destinés à favoriser les échanges entre entreprises ainsi que les ventes au grand public : Alipay (un système de paiement via smartphone comptant 520 millions d’utilisateurs actifs, soit presque autant que tous les autres concurrents mondiaux réunis), Taobao (le principal site de vente en ligne en Chine), Alibaba Cloud (le troisième plus important fournisseur d’infrastructure dans le Cloud, après Amazon et Microsoft) … Pour rappel, Alibaba a été fondé par Jack Ma en 1999. En moins de 20 ans, le groupe, coté à New York sur le NYSE, est devenu la 7ème plus grande capitalisation boursière mondiale, dépassant Facebook. Au cours de chacun des 8 derniers trimestres, ses ventes ont augmenté de plus de 50%. On comprend mieux la philosophie du groupe quand on lit sur les murs de ses quartiers généraux une phrase illustrant sa stratégie : « Les clients d’abord. Les employés ensuite et seulement après les actionnaires. »

Plus au sud, près de Hong Kong, à Shenzen, la finance a aussi sa place : Ping An (le plus grand assureur mondial, bien connu en Belgique pour avoir investi dans Fortis en 2007) et CITIC Securities y sont basés. Shenzhen a bénéficié à partir de 1980 d’un statut de zone économique spéciale : elle en a profité pour connaître un essor économique spectaculaire. Plusieurs groupes technologiques y sont installés : Foxconn (premier fabricant mondial de composants électroniques), Huawei et ZTE (télécom), DJI (leader mondial de drones),…

Mais le principal acteur qui a vu le jour à Shenzhen est Tencent Holdings, spécialisé dans les réseaux sociaux, les jeux en ligne et l’e-commerce. Son service de messagerie vocale et textuelle, WeChat, compte actuellement plus d’un milliard de comptes dans le monde. Le réseau social Tencent QQ représente la plus large communauté en ligne au monde, avec parfois plus de 100 millions de comptes connectés simultanément. Sa filiale WeBank est la première banque commerciale privée de Chine avec la particularité de n’avoir aucune agence et de fonctionner exclusivement en ligne. En mars 2018, Tencent apparaissait en 5ème position dans le classement des plus grandes sociétés cotées au niveau mondial, juste derrière Apple, Google, Microsoft et Amazon, avec une capitalisation boursière de plus de 500 milliards de dollars.

Avec 30 millions d’habitants sur un territoire grand comme la moitié de la Belgique, Beijing, la capitale de cet ex-empire, connaît de graves problèmes de pollution. Le nombre de voitures y est limité par un système de tirage au sort, ce qui n’empêche pas l’acquisition de belles limousines, très souvent allemandes. La circulation y est organisée par un système de 6 rings concentriques.

Basé à Bejing, Baidu, le Google chinois, est le deuxième plus important moteur de recherche sur Internet au monde. La société est aussi un leader mondial en intelligence artificielle et dans le développement de voitures sans chauffeur. Un robot développé par Baidu a ainsi battu plusieurs fois un champion au jeu de go ! Les systèmes de reconnaissance faciale développés par Baidu permettent, à partir d’une photo des parents, de reconnaître leur enfant dans une photo de classe. Dans un cas célèbre, un enfant volé à l’âge de 5 ans a pu être identifié 30 ans plus tard à partir d’une photo de lui enfant. Ces systèmes de reconnaissance faciale sont très largement utilisés par la police qui dispose littéralement de millions de caméras disposées dans tout le pays qui scannent en permanence les passants et les automobilistes. On prétend qu’à Beijing, on peut retrouver une personne en moins d’une heure ! Certaines communes ont mis au point des systèmes de cotation des citoyens : des bons points sont octroyés à ceux qui aident les autres, par exemple, mais on reçoit des mauvais points si l’on traverse en dehors des clous ! Des listes noires sont aussi établies pour punir les mauvais payeurs ou les journalistes à la plume critique.

L’immobilier est aussi surprenant dans ce pays. Comme les Belges, les Chinois ont une brique dans le ventre et s’endetteront pour vingt ans afin d’acquérir un logement. Il faut dire aussi que le choix est plus facile et le besoin de changer moins fort quand la famille se limite à un seul enfant. On a beau se dire qu’il faut de la place pour loger 1,4 milliard de Chinois, on reste sidéré par les centaines de tours de trente ou quarante étages, groupées par dizaines d’immeubles identiques, qui longent les voies rapides. Un grand nombre de ces immeubles semblent flambant neufs et inoccupés. L’explication est simple: il s’agit de promotions sur lesquelles se jetteront les jeunes couples venus des campagnes et dont les salaires ne permettront pas d’habiter au centre-ville où le coût peut atteindre dix fois ce que l’on paie à Bruxelles.

La Chine a, sans conteste, une économie qui a pris une sérieuse avance sur les pays occidentaux. Reste le système politique autocratique qui est cependant majoritairement accepté par la population nonobstant une dissidence et un pouvoir dictatorial. La Chine est réveillée, cela ne fait plus de doute et ce pays est et sera un concurrent redoutable au niveau économique pour nos économies occidentales.

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