Faut-il un nouveau Bretton Woods ?

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Par Baudouin Dubuisson, Economiste et Administrateur de sociétés

Malgré toutes les belles explications dont nous sommes gavés, l’impression prévaut que l’économie européenne est dans une impasse. La croissance a repris des couleurs mais elle balbutie et ne retrouvera plus celles d’antan. Ceci n’empêche pas le monde financier d’implorer de plus en plus instamment un relèvement des taux d’intérêt, un relèvement qui se ferait sur le dos d’une collectivité qui s’est endettée pour les sauver et qui paierait une seconde fois les conséquences de la crise de 2007!

Quand les taux d’intérêt sont plus élevés que le taux de croissance, les dettes ne peuvent que se creuser. Et quand la croissance plafonne à 1,6% et se double d’un déficit commercial substantiel, les choses ne sont pas près de s’arranger. La dette mondiale est déjà aujourd’hui bien au-delà de son niveau de 2007. Les pays émergents flirtent avec les limites du supportable: 53.000 milliards de dollars de dettes, 215% de leur PIB, pour les vingt principaux d’entre eux, Chine comprise! Un renchérissement du loyer de l’argent plongerait certains pays, y compris sur le vieux continent, dans l’abîme. Comment se désendetter si la richesse progresse moins vite que les charges financières?

De deux choses l’une:

  • ou les banques centrales relèvent les taux, dans l’intérêt des banques, fonds de pension et autres compagnies d’assurance mais au détriment des plus faibles, pays et/ou classes sociales défavorisées.
  • ou les taux restent au plancher et le monde de la finance souffre se voit contraint de repenser son modèle : les banques ne gagnent plus rien dans l’intermédiation, les fonds de pension ne sont plus en mesure d’assurer leurs engagements, le secteur des assurances se contente d’un équilibre “technique”, mais les plus faibles conservent une chance de se désendetter.

Nous ne sortirons pas de ce dilemme sans un nouveau “Bretton Woods”. Le fonds du problème est là : depuis 1971 et l’inconvertibilité du dollar, l’économie mondiale n’a plus de stabilisateur. Un pays déficitaire ne dévalue plus afin de rétablir l’équilibre de ses comptes, il emprunte pour combler le trou et la dette fait le lit de la crise suivante! L’économie contemporaine repose sur l’illusion qui consiste à croire que, dans un système dont le nombre de participants est limité, la croissance est en mesure de nous faire oublier que le déficit des uns fait la prospérité des autres. Quand Thomas Piketty a démontré que la croissance normale, hors période de rattrapage, sur une longue période ne dépassait pas 1% à 1,5%, non seulement personne n’a pu le contredire, mais les événements lui donnent raison.

Le taux de croissance est et restera totalement insuffisant pour permettre aux quelques deux cent pays de la planète de gagner tous en même temps. Dans les faits, l’économie mondiale se rapproche aujourd’hui plutôt d’un jeu à somme nulle : si les gagnants sont toujours les mêmes, la dette des perdants ne peut que se creuser. Les courants commerciaux ne s’inversent pas rapidement, il faut des années pour développer un outil industriel. L’accumulation des déficits structurels des pays produisant peu de valeur ajoutée conduit lentement mais sûrement l’économie mondiale vers le point de rupture, le moment où le rééquilibrage s’imposera, librement consenti ou contraint.

Qu’on le veuille ou non, la dette ne permet jamais que de consommer aujourd’hui l’argent qu’on espère gagner demain, mais qu’arrive-t-il si demain n’arrive jamais? Mais il est tout aussi vrai que la dette permet aux banques de gagner aujourd’hui ce que la collectivité paiera le jour où le défaut de paiement interviendra…

A Bretton Woods, Keynes, avait tiré la leçon des multiples crises qui s’étaient succédées. Il avait proposé un impôt mondial, tant sur les excédents que sur les déficits excessifs, de manière à disposer, le moment venu, de moyens d’intervention. Cette idée, aujourd’hui défendue par Nouriel Roubini, fut rejetée par les Etats-Unis alors même qu’ils la mettaient en place chez eux en permettant à l’Etat fédéral de venir en aide aux états de l’union en difficulté! La zone euro, sous la pression de la banque centrale allemande, s’est abstenue de mettre en place un mécanisme de solidarité alors que nous pouvions prévoir que la monnaie unique allait renforcer les plus forts, au premier rang desquels l’Allemagne, au détriment des plus faibles. Comme quoi, en économie, la loi du plus fort est toujours la meilleure et les mythes ont la vie dure : nous persistons à croire que la croissance résoudra tous nos problèmes. Nous préférons faire semblant de croire que l’endettement permettra aux plus faibles de se rétablir, alors qu’il ne fait jamais que prolonger l’illusion du « tous gagnants ».

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