L’Inde : le nouveau géant de la croissance

@Pexels

Par Erik Joly, ABN AMRO Private Banking

Ces dernières années, l’Inde a acquis le statut de géant à la croissance la plus rapide, ravissant ce titre à la Chine. Cette image a cependant été fortement écornée au cours de l’année 2017. Depuis début 2016, la croissance indienne a fortement ralenti, passant de 9 % en glissement annuel au premier trimestre 2016 à 5,7 % en glissement annuel au deuxième trimestre 2017, soit son niveau le plus bas en trois ans. En conséquence, les estimations de croissance pour l’année fiscale 2017–18 sont passées de 7,5 % à 7,0 % il y a quelques mois.

Au cours des trimestres précédents, ce ralentissement a été renforcé par plusieurs facteurs spécifiques et temporaires. La démonétisation des billets de banque lancée fin 2016, visait à lutter contre la corruption et à s’attaquer à l’économie grise. On a aussi assisté à l’écoulement des stocks en préambule à l’introduction de la TVA unifiée le 1er juillet. Au deuxième trimestre, si l’on s’attarde sur les composantes de la demande intérieure, on observe que tant les exportations nettes que la réduction de la consommation privée ont eu un impact négatif sur la croissance.

Cependant, plusieurs facteurs poussent à croire que la croissance du deuxième trimestre a atteint un plancher et qu’elle se rétablira progressivement au cours des trimestres à venir. Pourquoi ? Premièrement, les effets négatifs à court terme de l’introduction de la GST (Goods & Services Tax, ou taxe sur les biens et services) et de la démonétisation des billets de banque sur la croissance devraient s’estomper. À plus long terme, de telles réformes sont plutôt susceptibles de stimuler la croissance. Deuxièmement, l’influence négative du commerce extérieur va s’amenuiser. Troisièmement, la politique adoptée par le gouvernement semble désormais davantage destinée à favoriser la croissance économique. Quatrièmement, la recapitalisation du secteur bancaire récemment annoncée aura un impact favorable sur la croissance. Globalement, la croissance économique indienne devrait donc enregistrer à nouveau une accélération progressive à partir du troisième trimestre 2017. La croissance économique de l’année calendaire 2018 et de l’année fiscale 2018-2019 devrait probablement atteindre à nouveau 7,5 %. Comme la Chine devrait connaître un ralentissement progressif de sa croissance (pour atteindre 6,5 % en 2018), l’Inde va reconquérir par conséquent le titre de géant émergent à la croissance la plus rapide à partir de l’an prochain.

Et du côté de l’assainissement budgétaire ? Les dépenses publiques supplémentaires résultant de la recapitalisation devraient être financées en grande partie par l’émission de ce qu’on appelle des recapitalisation bonds, ce qui engendrera néanmoins une augmentation de la dette publique et des frais d’intérêt, elle-même source de risques budgétaires supplémentaires. Le gouvernement ne devrait cependant pas renoncer à suivre la voie de la consolidation progressive des finances publiques. Le pouvoir devrait poursuivre sa salutaire politique budgétaire, même dans la phase actuelle du cycle électoral (des élections générales sont à nouveau prévues en 2019, ainsi que des élections provinciales l’année prochaine). Quant au déficit budgétaire pour l’année fiscale 2017–18, il devrait rester stable à 3,5 % du PIB. La dette publique centrale devrait selon toute attente poursuivre sa réduction progressive au cours des prochaines années et passer sous la barre des 50 % du PIB.

Notons encore que l’Inde a énormément progressé dans la version récemment actualisée de l’indice Ease of Doing Business calculé par la Banque mondiale. Le pays occupe actuellement la centième position (sur 190) alors qu’il n’était encore que 130e l’an dernier et 142e il y a trois ans (sur un total de 189 pays). L’Inde a également montré des signes d’amélioration ces dernières années dans d’autres indicateurs structurels (Global Competitiveness, Corruption Perceptions), même si les dernières mises à jour de ces classements ont laissé entrevoir une stabilisation.

Globalement, la progression du pays démontre que l’inventaire des réformes s’est étoffé depuis l’accession au pouvoir de Narendra Modi, après des années d’impasse politique sous d’autres gouvernements. M. Modi s’est d’abord concentré sur les « fruits faciles à cueillir » : des mesures faciles à mettre en œuvre visant l’amélioration de l’environnement entrepreneurial. Il a cependant aussi accompli des progrès concernant des réformes plus complexes, comme la loi sur les faillites, l’échange des billets de banque et la GST. En matière de perspectives, nous pensons que les réformes politiques les plus sensibles (par exemple, les lois relatives à la propriété foncière et au travail) seront reportées après les élections de 2019.

L’inflation a aussi fortement reculé ces dernières années, grâce à une politique macroéconomique réfléchie, une monnaie forte et l’évolution favorable des prix du pétrole. Le taux d’inflation reste encore relativement élevé, même si le taux directeur réel a chuté à 2,7 % en septembre. Par conséquent, il existe encore de la marge pour procéder à un abaissement supplémentaire des taux d’intérêt fin 2017. Un des facteurs d’influence est que la Fed ne poursuit le relèvement de son taux directeur que de façon très progressive sous l’égide du nouveau président Jerome Powell.

En conclusion, bien que la croissance économique indienne ait subi un recul conséquent de facteurs transitoires tels que l’échange des billets de banque et l’introduction de la GST, les perspectives de croissance sont positives à long terme. La croissance devrait atteindre à nouveau 7,5 % l’an prochain. C’est ce qui permettra à l’Inde de regagner son statut de géant à la croissance la plus rapide. Grâce à des réformes structurelles continues, le pays a enregistré de fortes progressions dans divers classements structurels. Sa position extérieure s’est améliorée et l’Inde ne fait plus partie des pays émergents les plus vulnérables, à la suite notamment d’une politique macroéconomique réfléchie (et de l’évolution favorable du prix du pétrole). Tout ceci se répercute en outre sur le cours de la roupie indienne par rapport à d’autres devises des marchés émergents. Même lors de la récente dégradation du sentiment des marchés, la roupie est restée stable par rapport au dollar, tandis que des devises comme la livre turque, le rand sud-africain et le réal brésilien ont à nouveau dû céder du terrain. Les risques les plus importants pour l’Inde sont liés à l’augmentation (plus marquée que prévue) des taux d’intérêt aux États-Unis, au protectionnisme grandissant en Occident, à la forte et inattendue hausse des prix du pétrole et aux risques politiques. Nous estimons toutefois que les risques associés au protectionnisme américain sont limités pour l’Inde parce que les États-Unis la perçoivent comme un partenaire stratégique dans la région avec qui ils peuvent former un bloc contre la Chine.

Consultez aussi le corner Investir

 

Ce contenu a été publié dans Actualité, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *