Le capitalisme nous rendrait-il fou ?

IMG_2022Vincent de Gaulejac, Professeur émérite à l’Université Paris 7, était récemment l’invité de la Société Royale d’Economie Politique de Belgique. Les propos de ce sociologue mettent en lumière les contradictions, les paradoxes dont fait preuve le capitalisme. Aujourd’hui, il semblerait que les paradigmes aient profondément changé : ce n’est plus l’économie qui est au service des hommes mais ce sont les hommes qui doivent être au service de l’économie et de la compétitivité.

Le système actuel a ainsi adopté une pratique que l’on qualifie d’injonctions paradoxales. «On entend par injonction paradoxale, une situation dans laquelle on est soumis à deux exigences parfaitement incompatibles et auxquels il est impératif de répondre », explique Vincent de Gaulejac. En effet, qui n’a jamais entendu ce genre de formules paradoxales : « Je suis libre de travailler 24h sur 24 », « Vous devez faire moins avec plus », « Ici, il n’y a pas de problèmes, il n’y a que des solutions » ou encore « Plus on gagne du temps moins on en a » ? Ce genre d’injonctions peut conduire à des formes de patholgies qualifiées de folie.

Aujourd’hui, quand on parle de plan de sauvegarde de l’emploi, on fait allusion, en réalité, à un plan de licenciement. Ces injonctions paradoxales qui sont formulées dans les entreprises ou dans la société peuvent rendre fou car il n’y a pas moyen d’y répondre. « Aujourd’hui, la lutte des places a remplacé la lutte des classes. On rend les chômeurs responsables de leur situation. Ils doivent se réadapter, la solution à leur situation doit venir d’eux. C’est comme si la personne au chômage devenait la cause de ce phénomène. Or, simultanément, on parle d’augmenter la productivité et, pour y arriver, il faut réduire les effectifs. C’est une situation paradoxale difficile à vivre pour les chômeurs », constate Vincent de Gaulejac.

Ce sociologue fait également remarquer qu’avec le temps, la notion de « Service du Personnel » s’est muée en « Service des Ressources Humaines ». L’homme est désormais devenu une ressource de l’entreprise. L’entreprise est devenue la finalité et l’homme le moyen d’y arriver. L’homme est au service de l’entreprise alors que c’est l’entreprise qui devrait être au service de l’homme.

Petit à petit, les marchés financiers ont, eux aussi, imposé leurs injonctions aux entreprises. « Le capitalisme financier impose ses lois au capitalisme industriel. Au travail bien fait, s’est substituée la rentabilité. Aujourd’hui, on assiste à une très forte augmentation du stress au travail. Et, ce qui est encore plus grave, c’est que ce culte de la performance a envahi tous les rapports dans la société : le rapport à la famille, au corps, au travail,… Depuis la maternelle, on conditionne les enfants à l’excellence et, dans l’entreprise, les objectifs de l’année doivent toujours dépasser ceux de l’année précédente. Mais, à un moment donné, cette spirale devient inopérante et aboutit à l’échec », regrette Vincent de Gaulejac. Elle peut être la cause de suicides dans certaines entreprises.

Comment remédier à ces paradoxes qui rendent fou ? La destruction créatrice de Schumpeter est bel et bien remise en cause. Depuis la chute du mur de Berlin, on a pu constater un renversement de ce principe. « Aujourd’hui, on assiste à un capitalisme dans lequel la création est destructrice. Regardez ce que l’on fait à la planète. Les finances détruisent des emplois et la révolution numérique, qui permet d’augmenter la productivité, détruit des effectifs. Nous devons admettre qu’il y a un décalage structurel entre le nombre d’emplois disponibles et le nombre de personnes à la recherche d’un emploi. Il faut aussi constater que, si les conditions objectives de travail se sont améliorées, les conditions subjectives se sont fortement détériorées », conclut Vincent de Gaulejac. Selon ce sociologue, le capitalisme serait devenu tellement paradoxal qu’il doit être repensé en profondeur.

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