Neurofinance : comment notre cerveau prend-il des décisions financières ?

par défaut 2016-05-18 à 16.36.28Par Fidelity

Notre connaissance de la manière dont nous prenons des décisions d’ordre financier a considérablement bénéficié de la mutualisation de trois disciplines distinctes : l’économie, la psychologie et les neurosciences. Des chercheurs dans ces trois domaines se sont associés pour nous aider à mieux comprendre la finance comportementale, créant par la même occasion de nouvelles niches de recherche. La neurofinance en est une : elle emprunte les outils et les enseignements des neurosciences pour nous éclairer sur le rôle de l’activité cérébrale dans le processus décisionnel financier.

Les progrès en neurosciences ont été considérables ces vingt dernières années. Nous connaissons maintenant les principales structures du cerveau et sommes capables d’enregistrer les signaux électriques émis par les cellules ou réseaux de cellules. La technologie de l’imagerie fonctionnelle (IRMf) permet de surveiller cette activité cérébrale pour déterminer quelles parties du cerveau sont sollicitées lorsqu’un individu prend une décision d’ordre financier.

Nous savons déjà que le cerveau humain est l’un des éléments les plus complexes de l’univers :

  • Le cerveau humain moyen pèse 1,4 kilogramme environ.
  • Il est constitué d’environ 100 milliards de neurones (cellules cérébrales).
  • Chaque neurone est aussi complexe qu’une ville : elle comporte la carte complète de notre génome et gère le trafic de millions de protéines.
  • Les neurones peuvent déclencher une réponse 5 à 50 fois par seconde et présentent une densité de connexion considérable (le cerveau compte mille milliards de connexions, ou synapses).
  • On commence seulement à déceler et à appréhender la complexité de ces réseaux neuronaux.
  • La plupart des quelques 25 000 gènes du génome humain sont exprimés de manière spécifique à différents endroits du cerveau.

Deux systèmes cognitifs

Pour les psychologues, notre processus cognitif est divisé en deux systèmes distincts. Le « système 1 » inconscient, au fonctionnement rapide qui est en activité permanente, et le « système 2 » conscient et au fonctionnement lent et réfléchi, qui agit comme une entrée vers le reste du cerveau puisque la majeure partie de l’activité neuronale de ce dernier se produit sans que nous en soyons véritablement conscients.

La conscience peut souvent entraver une tâche que l’inconscience sait parfaitement mener à bien. Il s’agit d’un processus intuitif pour bon nombre de sportifs et musiciens par exemple, qui pratiquent un mouvement jusqu’à ce qu’il devienne automatique (un service en tennis, un swing au golf ou le fait de jouer d’un instrument).

Le cerveau, ennemi de lui-même

Le cerveau 1 au fonctionnement rapide est d’une efficacité redoutable et suit quasi systématiquement la voie de moindre résistance. Par exemple, si vous avez vraiment faim, vous interromprez toute activité pour vous mettre en quête de nourriture. C’est là un processus évolutif très bénéfique pour nos ancêtres. En investissement toutefois, cette préférence pour la voie de moindre résistance est d’ordinaire nettement moins utile.

La mission du cerveau 2 conscient et calculateur est alors de réprimer le cerveau inconscient et d’en tirer davantage. Nous savons par exemple que lorsqu’on commence un nouveau passe-temps ou que l’on apprend une nouvelle compétence, les changements dans le cerveau sont visibles sur un IRMf. Un moyen d’éviter la voie de moindre résistance est de partir du principe qu’un problème comporte plusieurs bonnes réponses, car si l’on estime qu’il n’y en a qu’une, on invite le cerveau inconscient à aller directement à la « solution ». Pourtant, dans des situations complexes et incertaines, ce n’est peut-être pas la bonne. En investissement, cette démarche peut être adaptée pour envisager différents scénarios futurs plutôt que de limiter sa stratégie d’investissement à une vision rigide du monde (un cas dans lequel les erreurs de jugement sont généralement nettement plus coûteuses).

Où sont les investisseurs rationnels ?

La théorie classique de la finance repose sur l’hypothèse selon laquelle les investisseurs sont toujours parfaitement rationnels, un modèle qui n’est pourtant pas parvenu à expliquer la plupart des anomalies de cours observées sur les marchés financiers. Le point de départ de la finance comportementale est le constat qu’en pratique, les investisseurs ne sont justement pas toujours rationnels, ce que les expériences en neurosciences ont aussi contribué à valider.

Les économistes s’accordent désormais à dire que les investisseurs n’ont qu’une rationalité limitée. Cela signifie que leur capacité à être rationnels est limitée par les informations auxquelles ils ont accès, leur capacité cognitive à prendre une décision (et la complexité de la décision à prendre), ainsi que le délai de réflexion qui leur est accordé. Face à de telles contraintes, nous avons tendance à prendre des raccourcis cognitifs.

La neurofinance révèle certains faits étonnants

Les expériences en neurofinance aident les chercheurs à comprendre comment les différentes parties du cerveau sont sollicitées pour exécuter différentes tâches. En 2005 par exemple, Camelia Kuhnen et Brian Knutson ont utilisé l’imagerie fonctionnelle pour scanner le cerveau d’individus qui devaient prendre des décisions financières impliquant deux actions et une obligation1. Leurs recherches ont révélé que certaines parties du cerveau (principalement le noyau accumbens) sont activées dans la perspective d’une récompense (dans ce cas, une plus-value), tandis que d’autres parties (le cortex insulaire essentiellement) répondent à des stimuli négatifs tels que la perspective de douleur (dans ce cas, une moins-value).

L’imagerie a aussi servi pour valider l’idée que la prise de décisions financières repose souvent sur l’émotionnel. La recherche confirme que les choix des individus sont influencés par les expériences passées et ainsi délimités. La recherche en imagerie confirme qu’il y a un souhait de prendre des risques supplémentaires après une première série de profits et pertes : on note une activité accrue dans les processus affectant l’humeur, et une réduction de l’activité liée aux processus influençant la délibération et la réflexion. Dans une autre expérience de Trujillo et Knutson, on a montré à un groupe de sujets la photo d’un visage humain joyeux, craintif ou en colère. Ceux qui ont vu le visage joyeux se sont avérés avoir une tolérance au risque jusqu’à 30 % supérieure. Curieusement, les visages en colère ou craintifs ont incité les sujets à choisir « l’option sans danger »2. Ce sont là des résultats étonnants qui suggèrent que notre état émotionnel peut avoir un impact nettement supérieur sur le processus décisionnel financier que la plupart d’entre nous n’auraient tendance à l’admettre.

Dans bon nombre de situations réelles, nous ne connaissons pas les conséquences des choix que nous ne faisons pas, ce qui est probablement une bonne chose. Ce n’est pas le cas sur les marchés financiers : ces informations sont non seulement connues, mais aussi largement accessibles. Les investissements que nous aurions pu effectuer nous sautent généralement aux yeux dès que nous ouvrons les pages financières du journal. Regardez ces gains que vous auriez pu encaisser !

On sait aussi que le cortex préfrontal est une zone du cerveau intervenant dans l’évaluation de nos choix et que l’impact de ces derniers peut déclencher de puissantes émotions. Le neurobiologiste Antonio Damasio a fait plusieurs études sur la manière dont nos prises de décision sont liées à différents processus émotionnels dans le cerveau. Il a découvert que l’activité cérébrale varie selon que le sujet éprouve, par exemple, du regret ou de la déception. Le regret est l’émotion que nous ressentons lorsque nous sommes en mesure de comparer ce que nous avons accompli avec ce que nous aurions pu accomplir. La déception est une émotion différente, que nous ressentons lorsque nous ne sommes mécontents des résultats obtenus, sans réellement savoir ce qui ce serait passé si nous nous étions comportés autrement. Le sentiment de regret a tendance à durer plus longtemps.

Une conclusion intéressante est que seul le regret engendre une activité importante dans le cortex orbitofrontal. Et la quantité d’activité neuronale liée au regret dépend de la différence entre les gains réalisés et les gains non réalisés. Donc si vous avez investi sur un marché boursier au détriment d’un autre et que ce dernier progresse davantage, vous ressentirez un regret proportionnel au surcroît de performance généré par celui-ci.

Qu’est-ce que cela nous apprend ? Vous direz peut-être qu’il est dans la nature humaine d’éprouver des regrets. C’est vrai, et il n’y a pas nécessairement eu d’erreur commise, du moins pas encore, car c’est ce que vous faites ensuite qui détermine si vous tombez dans le piège courant de l’investissement comportemental.

Est-ce que vous cédez à votre sentiment de regret et vous revendez après seulement quelques mois le placement que vous avez mis du temps à choisir, pour investir dans l’autre placement que vous envisagiez et qui a enregistré une meilleure performance ? Sachant que l’objectif est de générer un bon résultat sur un horizon d’investissement raisonnable, le comportement consistant à changer de camp à chaque fois qu’une option alternative commence à mieux performer est presque une garantie de sous-performance après imputation des coûts de trading. En définitive, cette stratégie d’évitement du regret est vouée à l’échec ; c’est l’équivalent en investissement du chien qui court après sa queue.

À ce stade, il faut faire preuve de discipline et de patience, ne pas faire son autocritique a posteriori ni céder à la voie de moindre résistance typique du cerveau 2. Il faut du temps pour qu’une bonne décision devienne excellente. Si la neurofinance nous permet clairement de mieux comprendre le rôle du cerveau dans le processus décisionnel, l’investissement rentable reste une question très complexe. Comme Warren Buffet disait, « Il n’y a aucune corrélation entre un investissement rentable et le QI. À partir du moment où l’on est doté d’une intelligence ordinaire, on a juste besoin du tempérament nécessaire pour contrôler les envies irrépressibles qui mettent les autres en difficulté. »

  1. Kuhnen, Camelia M. et Knutson, Brian (2005), « The Neural Basis of Financial Risk Taking », Neuron Vol 47, 763-770, septembre 2005.
  2. Trujillo, J., B. Knutson, M. P. Paulus, P. Winkielman (2006), « Taking Gambles at Face Value: Effects of Emotional Expressions on Risky Decisions », document de travail, http://www.gsb.stanford.edu/

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