Le secteur financier se meurt, vive le secteur financier !

IMG_0348Par Vincent Juvyns, Stratégiste chez J.P. Morgan AM

Depuis le début de l’année le secteur financier est à la peine sur les marchés boursiers. Il est ainsi l’un des seuls secteurs à rester dans le rouge, après un premier trimestre, certes chahuté, alors que la plupart des indices ont presque retrouvé leurs niveaux du début d’année[1]. Si les investisseurs ont délaissé le secteur financier, c’est que depuis le début de l’année les sources d’inquiétudes se sont multipliées. Cependant, bien que le secteur financier soit confronté à de nombreux défis, il nous semble que les investisseurs ont peut-être surestimé certains risques et sous-estimé la faculté d’adaptation d’un secteur, que l’on a déjà donné plus d’une fois pour mort par le passé.

Au mois de janvier, les banques italiennes ont été les premières à inquiéter en raison de leur accumulation de créances douteuses mais depuis le gouvernement italien a trouvé la parade avec la création du fonds Atlante, détenu par des investisseurs privés conformément au souhait de la commission européenne, et qui sera chargé de gérer les créances douteuses des banques italiennes tout en les accompagnant dans leurs augmentations de capital.

Au mois de février, ce fut au tour de certaines grandes banques d’investissement d’alimenter le mouvement de défiance des investisseurs, en publiant des pertes importantes qui ont fait craindre qu’elles ne puissent pas honorer le paiement des coupons sur leurs dettes subordonnées. Ces craintes ont entrainé une réaction en chaîne, puisque pour couvrir leurs pertes sur leurs obligations de dettes subordonnées, peu liquides, les investisseurs n’ont eu d’autres choix que de vendre les actions des banques correspondantes. Cependant, si la baisse de rentabilité des banques d’investissement, en raison de la diminution des opérations de marchés, peut légitimement inquiéter leurs actionnaires, il est toutefois paradoxal que ce soit leurs créanciers qui aient entrainé ce mouvement. En effet, si la rentabilité du secteur est en baisse, c’est notamment en raison du poids de la régulation qui limite ses activités risquées et l’oblige à augmenter ses fonds propres, ce qui est globalement positif pour les détenteurs de dette subordonnée bancaire.

Pétrole et taux d’intérêt

Durant l’ensemble du trimestre, la baisse des prix pétroliers a également suscité des inquiétudes vis-à-vis des banques en raison de leur exposition au secteur énergétique. La baisse du prix du baril a en effet entrainé une hausse du taux de défaut des entreprises pétrolières, qui pourrait s’accélérer si le prix devait rester durablement sous la barre de $30 le baril, et fait resurgir le spectre d’une nouvelle crise financière. Les rapports annuels 2015 des 6 principales banques américaines[2] montrent cependant que leur exposition totale au secteur énergétique est de 200 milliards de dollars et, bien que ce montant soit important, il ne constitue pas un risque systémique en tant que tel et ce, d’autant moins, que la majeure partie des prêts a été octroyée à des entreprises disposant d’un rating investment grade. Les banques ont, en outre, déjà constitué des réserves suffisantes pour faire face aux éventuels défauts tandis que le spectre d’un prix du baril durablement sous la barre des $30 dollars s’éloigne petit à petit.

Le dernier thème en date à peser sur le secteur financier est l’impact de la politique de taux négatifs des banques centrales sur la rentabilité du secteur. Il faut tout d’abord souligner que les banques sont les principales bénéficiaires de ces politiques puisqu’elles abaissent le coût de service de la dette, ce qui renforce la solvabilité des emprunteurs et fait diminuer les créances douteuses. Dans le même temps, les banques réalisent des plus-values sur leurs portefeuilles obligataires et voient leurs propres coûts de financement diminuer, notamment sur les marchés monétaires. Malheureusement, les taux bas, voire négatifs, compriment aussi la rentabilité du secteur. Les banques disposent en effet de deux principales sources de revenus : les commissions sur les services qu’elles octroient et les marges sur taux d’intérêt qu’elles perçoivent en prêtant à long terme les dépôts à court terme de leurs clients. C’est principalement cette seconde source de revenus qui est aujourd’hui sous pression puisque les taux des prêts à long terme sont en chute libre tant pour les entreprises que pour les particuliers, qui profitent de cette période pour refinancer leurs prêts à la baisse. Les refinancements génèrent cependant des commissions pour les banques, ce qui n’est pas le cas lorsque des prêts à taux variables sont contractuellement revus à la baisse. Dans certains pays comme l’Espagne, où la majorité des prêts hypothécaires sont à taux variables, le secteur bancaire pourrait s’en trouver fragilisé. La baisse des taux entraîne cependant une hausse de la demande de crédit mais, selon le FMI, il faudrait que celle-ci s’établisse entre 2% (France) et 6% (Espagne et Italie) pour compenser la faiblesse des marges nettes d’intérêts. Le traitement du passif des banques est également problématique puisque celles-ci se sont jusqu’ici refusées, pour des raisons commerciales et/ou légales, à adapter la rémunération des dépôts aux conditions de marché et qu’elles subventionnent par conséquent les épargnants.

Ainsi, si les risques pesant à court terme sur le secteur financier ont peut-être été surestimés, il n’en demeure pas moins que, dans un environnement de taux durablement bas, le modèle d’affaires traditionnel des banques est aujourd’hui remis en question. Ce n’est cependant pas la première fois dans l’histoire que le secteur bancaire doit lutter pour sa survie et grâce au renforcement de la régulation, il aborde aujourd’hui ce défi avec une situation bilantaire meilleure que jamais. Le secteur bancaire demeure un outre un engrenage essentiel de nos économies et bien que la faiblesse des taux affecte sa capacité bénéficiaire, elle induit également un besoin croissant de services financiers, générateurs de commissions, auprès de la population qui devra se résoudre à investir son épargne ou à voire celle-ci s’éroder inexorablement. Le secteur financier lui-même demeure une excellente opportunité d’investissement tant d’un point de vue obligataire que sur les marchés d’actions. Ce secteur est cependant loin d’être homogène et certaines institutions sont plus exposés que d’autres aux risques précités.

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[1] Performances YTD au 19/04/2016: MSCI World +2,4%, MSCI World Financials -3,63%, MSCI Europe -4,34%, MSCI Europe Financials – 11,64%, MSCI USA + 2,42%, MSCI USA Financials -2,37%

[2] JP Morgan, Citigroup, Wells Fargo, Bank of America Merrill Lynch, Goldman Sachs and Morgan Stanley

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Une réponse à Le secteur financier se meurt, vive le secteur financier !

  1. van Hecke dit :

    Le système a démontré sa grande instabilité et connait des crises de moins en moins espacées dans le temps. D’après un rapport du FMI, durant la période de 1970-2011, il y a eu pas moins de 431 crises financières dans le monde (147 crises du secteur bancaire, 218 crises monétaires et 66 crises de la dette souveraine), soit 10 crises par an… belle cadence tout de même !
    (source: https://www.imf.org/external/pubs/ft/wp/2012/wp12163.pdf)

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