Le biais d’attribution et le rôle de la chance dans les placements

IMG_1618 (2)Par Fidelity

Vous êtes assis(e) à une table de black-jack à Las Vegas ; vous obtenez un 18 et vous décidez de prendre une carte. Les autres joueurs se retournent et vous regardent, incrédules. Le donneur vous demande confirmation, mais vous persistez et obtenez un 3. Vous vous sentez conforté(e) : quelle excellente décision !

Mais est-ce vraiment le cas ? Était-ce réellement une bonne décision, compte tenu des informations à votre disposition, ou vous laissez-vous berner par le résultat ? Pour évaluer si une décision est véritablement bonne ou mauvaise, nous devons faire la distinction entre le processus et les résultats. Cette distinction est essentielle lorsqu’on investit.

D’après les probabilités et les règles du black-jack, si vous continuez à prendre des cartes alors que vous avez 18, vous allez perdre de l’argent (il reste beaucoup plus de cartes plus fortes, incluant les figures, dans le paquet). Prendre une carte alors qu’on a 18 et obtenir 21 est un exemple d’une mauvaise décision menant à un bon résultat par un coup de chance. Si vous rejouez cette partie plusieurs fois en prenant une carte alors que vous avez 18, vous perdrez la plupart du temps. Dans la matrice des processus et résultats ci-dessous, le fait de prendre une carte alors qu’on a 18 est la plupart du temps un exemple de mauvaise décision menant à un mauvais résultat et démontre que vous obtenez ce que vous méritez (vous perdez votre mise, ce qui est justifié).

Processus contre résultat

Bon résultat Mauvais résultat
Bon processus Succès justifié (à long terme) Malchance (à court terme)
Mauvais processus Coup de chance (à court terme) Résultat que l’on mérite (à long terme)

Lorsqu’une personne attribue un bon résultat à ses compétences ou à son jugement, bien que le processus utilisé ait été déficient, elle se rend coupable d’une erreur fondamentale d’attribution. En psychologie, le biais d’attribution décrit les erreurs systématiques faites par les personnes dans l’évaluation des comportements et des actions.

L’erreur fondamentale d’attribution et le biais d’auto-attribution font référence à la tendance qu’ont les gens à attribuer leurs succès à leurs compétences personnelles et leurs échecs à des facteurs échappant à leur contrôle. En résumé, les bons résultats sont imputés à de bonnes décisions, alors que les mauvais résultats sont attribués à la malchance.

Ceci est une simplification et la réalité est plus complexe, la chance ayant aussi un rôle à jouer, dans le succès comme dans l’échec. Cependant, en niant l’existence de la chance, l’on satisfait la croyance voulant que nous vivions dans un « monde juste » où l’Homme contrôle sa propre destinée. Cela explique la popularité de proverbes comme « chacun fait sa chance ». Les chefs d’entreprise qui réussissent attribuent invariablement leur succès à rien de moins qu’une combinaison de compétences et de travail acharné. Cependant, la chance peut être un facteur habilitant essentiel dans le monde des affaires. Par exemple, comme Malcolm Gladwell l’a souligné dans son livre Outliers, plusieurs chefs d’entreprise du secteur des technologies de pointe (comme Bill Gates, Steve Jobs, Bill Joy et Steve Ballmer) sont nés au cours d’une brève période, entre 1953 et 1956, dans des régions où les premiers terminaux d’ordinateur faisaient leur entrée dans les lycées américains. S’ils étaient nés un an ou deux plus tôt, les terminaux auraient été absents et, quelques années plus tard, quelqu’un d’autre les aurait devancés.

La chance peut aussi jouer un rôle dans les placements. L’évaluation du processus par rapport au résultat est alors essentielle. Si un investisseur accuse une série de pertes sur le marché, il peut simplement l’attribuer entièrement à la malchance et ne pas tirer de leçons de ses erreurs. Par ailleurs, une série de bons résultats, s’ils sont dus en partie au hasard, mais s’accompagnent d’un manque de discipline dans le processus, peut générer une confiance exagérée et une auto-satisfaction déplacée, pouvant donner lieu à une prise de risque excessive et à la multiplication des opérations. Par exemple, dans une étude portant sur de petits investisseurs dans le cadre de comptes de courtage et de négoce, deux chercheurs, Hoffman et Post, ont trouvé que plus les gains d’une période précédente étaient élevés, plus les investisseurs croyaient que leurs performances récentes reflétaient fidèlement leurs compétences en matière d’investissement.1

Il est important d’apprendre de ses échecs et tout aussi essentiel, en cas de succès, de ne pas laisser l’auto-satisfaction nous empêcher de faire une évaluation réaliste des forces et faiblesses de notre approche en matière d’investissement. Investir est une question probabiliste : nous ne savons pas de façon certaine ce qui va arriver, mais nous pouvons prendre un éventail de décisions éclairées par la recherche, les données historiques, des jugements qualitatifs et l’analyse de plusieurs scénarios sur ce qui pourrait se produire dans le futur.

Lorsqu’on investit, comme dans toute situation probabiliste où l’on doit prendre des décisions dans l’incertitude, il est essentiel de suivre un bon processus d’investissement, systématique et discipliné ; sans quoi l’on risque de confondre les processus et les résultats en commettant des erreurs d’attribution.

Il est aussi très important de reconnaître que même un excellent processus d’investissement produira parfois de mauvais résultats. Un bon processus est simplement celui qui réussit plus souvent qu’il n’échoue. Nous devons accepter le fait que toute approche d’investissement peut faillir à l’occasion, et ne pas laisser ces épisodes nous perturber si le processus reste fondamentalement solide. Comme l’indique le tableau ci-dessus, un bon processus peut parfois entraîner de mauvais résultats, mais, à long terme, la force du processus fera en sorte que les décisions produiront de bons résultats la plupart du temps.

Le point le plus important à retenir de tout ceci est qu’un investisseur doit se concentrer sur la gestion du processus, et non des résultats. Les résultats sont naturellement importants, mais la façon dont on évalue les décisions peut influer sur les décisions ultérieures. Investir implique nécessairement de l’incertitude et se concentrer en priorité sur les résultats contribuera à encourager certains comportements sous-optimaux. Par exemple, il existe une tendance naturelle à se concentrer sur les résultats dont le taux de certitude est plus élevé, mais, pour nombre d’objectifs et de stratégies d’investissement, cela pourrait conduire à ne pas prendre suffisamment de risques ou à ramener les perspectives à trop court terme. Il est également probable de constater un degré plus élevé d’aversion aux pertes, avec l’utilisation de positions visant à réduire les risques (par exemple, avec des titres importants qui composent une grande part de l’indice), plutôt que de se fier entièrement à une position choisie grâce à un processus fondé sur la recherche et encourageant une distinction entre les investissements.

Enfin, l’une des conséquences du fait de donner la priorité aux résultats est la collecte d’une multitude d’informations (utiles ou non), car cela peut contribuer à expliquer un éventail de résultats possibles. Cependant, des études universitaires dans différents domaines de recherche montrent qu’au-delà d’une certaine limite, la collecte d’informations supplémentaires n’entraîne pas une plus grande exactitude.2 Il est intéressant de noter que le fait de disposer de plus d’informations tend à augmenter le niveau de confiance, mais que seule une certaine quantité d’informations critiques – combinée à une connaissance profonde de l’industrie et à la modélisation financière – suffit pour documenter une approche d’investissement à conviction élevée. En pratique, il n’existe que quelques bonnes raisons de posséder une société. Au-delà de celles-ci, toutes les informations supplémentaires sont principalement des sources de réconfort.

Dans le domaine des placements, l’on utilise une citation très juste pour évoquer le processus et les résultats : « La chance, c’est lorsque l’opportunité coïncide avec la préparation ». Nous pourrions la paraphraser ainsi : « les bons résultats de placements se produisent lorsqu’un solide processus rencontre l’opportunité représentée par la croissance et l’évolution futures des entreprises ». Lorsqu’on investit, un bon processus est la façon la plus sûre de réussir à long terme.

« Certaines décisions individuelles peuvent être irréfléchies et avoir du succès malgré tout, et certaines autres avoir été mûries avec soin et échouer, parce qu’on doit reconnaître que la possibilité d’un échec existe dans les faits. Mais, au fil du temps, les décisions plus réfléchies entraîneront dans l’ensemble de meilleurs résultats et peuvent être favorisées en les évaluant non pas en fonction des résultats obtenus, mais de la façon dont elles ont été prises. »

– Robert Rubin, ancien secrétaire du Trésor des États-Unis, discours d’envoi de la cérémonie de remise de diplômes à l’université de Harvard, 2001.

  1. Hoffmann, Arvid O. I. et Post, Thomas, Self-Attribution Bias in Consumer Financial Decision-Making: How Investment Returns Affect Individuals’ Belief in Skill (23 mai 2014). Journal of Behavioural and Experimental Economics, 52, pp. 23-28.
  2. Voir Russo, J. Edward et Schoemaker, Paul J. H., Winning Decisions: Getting It Right the First Time, New York: Doubleday, 2002.

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