Comment remettre des valeurs au sein de l’économie ?

par défaut 2015-04-03 à 10.34.22Entretien avec Eric de Beukelaer, Doyen de Liège rive-gauche

Les crises de 2008 et 2011 ont été révélatrices de dysfonctionnements dans l’économie et la finance. Tous les acteurs économiques en sont ressortis surpris et parfois très déconcertés. Une question émerge : le temps ne serait-il pas venu de remettre des valeurs au sein de nos systèmes économiques ? Quel rôle pouvons-nous assumer, quelle position pouvons-nous adopter dans ce tumulte de l’économie de marché ? Le chanoine Eric de Beukelaer, Doyen de Liège rive-gauche, nous livre son éclairage sur le sujet.

Un long fleuve

« Quand je parle d’économie, j’utilise souvent l’image d’un fleuve. Il coule et l’on ne peut l’en empêcher. C’est la vie économique naturelle, amorale mais pas immorale. Par contre, face à ce fleuve, nous avons plusieurs responsabilités. La première est de ne pas y déverser tout et n’importe quoi comme des produits chimiques, par exemple, qui iraient polluer les autres personnes en aval. Ce fleuve est au service de tous », fait remarquer Eric de Beukelaer. Si, à long terme, nous ne respectons pas ce fleuve, c’est nous ou nos enfants qui en payeront le prix. En économie, le respect de ce fleuve se traduit par le respect de l’humain qui se trouve face à nous. « L’autre responsabilité c’est la gestion de ce fleuve. Les fleuves ont été domptés par des berges et des écluses. La vie économique aussi a sa propre logique mais si elle n’est pas maintenue dans des balises, elle deviendrait anarchique. Ce serait une jungle invivable », ajoute le chanoine. Ces berges et écluses, ce sont les règlements qui sont pris par le pouvoir politique. Il y a là une action plus collective, tel un souhait de promouvoir le bien commun. Le monde politique doit ainsi instaurer des grands principes.

Sans arbitre commun

Mais ce fleuve n’est pas tranquille. Il convient de distinguer l’avoir (du domaine de l’économie), le pouvoir (le monde politique) et le valoir (le domaine de la morale). Il peut y avoir une justice économique qui ne cadre pas avec la justice de la morale. Le fait que Bill Gates et un indigent payent tous deux le même prix pour leur pain est juste économiquement mais injuste d’un point de vue moral si l’indigent ne peut se le payer par manque de moyens. « C’est ainsi qu’entre l’avoir et le valoir, il y a le pouvoir aux mains de l’Etat qui va veiller à répartir le gâteau commun selon une justice plus distributive. Ce que regrette la Doctrine sociale de l’Eglise, c’est que l’économie se soit mondialisée et que des déséquilibres soient advenus faute d’un arbitre mondial pour mettre des berges et des écluses », reconnaît Eric de Beukelaer. On retrouve cette même problématique au niveau de la gestion des ressources naturelles. Nous ne pouvons pas les traiter comme étant infinies et inépuisables. Là non plus, il n’y a pas d’arbitre mondial. Il est vrai aussi que certains tronçons du fleuve « économie » ne sont pas entretenus, ce sont les économies parallèles, les mafias, les paradis fiscaux. Nous sommes cependant tous parties prenantes dans l’économie : syndicats, patronat, cadre, employé, enseignant,… On ne peut pas considérer l’économie comme étant totalement déconnectée de notre responsabilité de citoyen. Ce n’est pas uniquement l’affaire des autres. Même si ce n’est pas le pays des Bisounours, nous pouvons tous prendre notre responsabilité, à la place que nous occupons pour bien gérer ce fleuve qu’est l’économie.

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2 réponses à Comment remettre des valeurs au sein de l’économie ?

  1. ALBERT dit :

    Je partage l’avis de l’auteur de cet article. Toutefois je voudrais ajouter mon avis sur quelques points qui me semblent importants :

    1) la mondialisation et l’absence de gournement mondial sont tres justement cites dans l’article.
    Je pense qu’un autre probleme vient de la dominance des Etats Unis sur l’economie mondiale et l’imposition de leur modele de societe.
    Le modele americain est base sur la societe de consommation et le profit, il est tres inegaliataire et tres peu social.

    Le modele europeen est beaucoup plus social et pourrait/devrait faire un effet de balancier pour remettre des valeurs dans l’economie mondiale si les dirigeants europeens avaient l’audace , le courage de remettre en question certaines idees du modele de mondialisation qui est en cours.

    Malheureusement, ce qu’on constate, c’est la dominance des valeurs et des idees americaines dans l’economie et tres peu de courage politique des europeens.

    2) la maniere dont l’economie est evaluee (le PIB). Le PIB ne regarde que ce que l’on produit. Toutes les ressources naturelles ne sont pas considerees dans le PIB, le bien etre humain non plus. Donc les ressources naturelles sont en quelques sortes « gratuites » et voila la raison du pillage des ressources.
    On prend « gratuitement », on transforme, on vend et voila le PIB et le profit augmente. Exactement ce que le modele actuel veut.

    Si on ne change pas la maniere dont on evalue l’economie (le PIB) , alors rien ne changera.

    idealement, cet indice de reference devrait inclure d’autres facteurs (pas seulement la production) et inclure le bien etre des etres humains, l’environement, …

    Le bouthan par exemple, a entrepris cette demarche , avec son indice de reference qui se base sur le BONHEUR et obtient des resultats encourageants.

    3) le but ultime en economie et finance est la recherche de PROFIT et de croissance.
    Lorsqu’un particulier a de l’epargne et investit son argent, il veut en general obtenir le plus de profit sur son capital.
    On pourrait croire que c’est normal. Mais c’est bien cela le probleme principal.
    Tres peu de personnes qui investissent regardent si leur argent va produire un benefice social ou environemental ou creer du bonheur ou une amelioration quelconque.
    Cela ferait une enorme difference si chaque investisseur regardait de pres a quoi sert son argent plutot qu’a demander uniquement combien ca va lui rapporter

    4) HOMME- FEMME
    La finance et l’economie sont des sujets domines par la gente masculine.
    Par nature, l’homme est egoiste, competitif, …
    Par nature, la femme elle est beaucoup plus collaborative, sociale, etc

    Remettre des valeurs feminines dans la finance et l’economie, voila une piste qui pourrait tout changer

  2. Mottoul dit :

    Je partage assez bien l’analyse imagée d’Eric de Beukelaer. Rappelons qu’une organisation sociale mue par la recherche du bien-être matériel par le travail professionnel et non par le pillage, la prédation ou des aventures épisodiques est un fait caractéristique de l’Occident qui a sanctifié le travail (Jésus charpentier, lettre de saint Paul, devise des moines « Ora et Labora » L’échange a cette faculté remarquable d’expliciter en économie concurrencée le coût en temps de travail des produits du travail et de vérifier qu’à ce coût, il y a une demande. Une société angélique où chacun travaillerait le plus en puisant le moins dans un panier commun des produits pour en laisser aux autres, ne pourrait fonctionner faute de ces points de repère de l’échange et ne pourrait répondre à la finalité du système pris dans son ensemble: ne pas gaspiller le temps que nous consacrons au travail. Eric de Beukelaer souligne à juste titre un point: la non prise en compte de la valeur des ressources naturelles (sauf par rente si appropriation privée) considérées longtemps comme un don gratuit de la nature. Mais le fleuve grossit grâce à l’accumulation de produits du travail non directement consommables mais utilisés dans les processus de production pour en améliorer le volume et la diversité par unité de temps de travail. Ces produits (en ce compris l’acquisition des connaissances) sont le capital Cet échange dans le temps pour être valide doit permettre que l’épargne préalable pour produire ces biens capitaux soit reconstituée durant la durée de vie du bien capital en sus de son amortissement. La grande question éthique est l’usage de ce surplus: aux travailleurs pour consommer plus, aux actionnaires pour accroître le capital au profit des générations futures, à la puissance publique pour gérer des polices qui assurent la sécurité et la solidarité, la culture, les soins de santé, l’enseignement et la recherche.

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