La parole des experts est-elle écoutée ?

etienneLe point de vue d’Etienne de Callataÿ, Chief economist à la Banque Degroof

Lorsque l’on pose la question de savoir si la parole des économistes et des experts est écoutée dans le débat public, il y a lieu de spécifier certains aspects. Tout d’abord, il faut prendre garde à la séparation des responsabilités : les hommes politiques ne sont pas là pour entériner les propositions formulées par tel expert ou tel groupe d’experts, même lorsque ces experts s’expriment à l’initiative des pouvoirs publics.

De ce fait, les économistes ne doivent pas céder à la paranoïa, d’abord parce qu’il est normal que la décision politique diverge de la recommandation académique, ensuite parce c’est le lot de toute profession. J’imagine que les juristes et les médecins ont aussi l’impression de ne pas être écoutés par le gouvernement quand celui-ci prend des décisions en matière de justice ou de santé publique.

Par ailleurs, il n’y a pas que les économistes des universités et autres assimilés, style économistes de think tank ou de banque, à ne pas être suivis, il y a aussi les économistes des institutions internationales (FMI, OCDE, Commission européenne) qui formulent nombre de recommandations qui sont autant de voeux pieux ou qui doivent se satisfaire d’être de temps à autre instrumentalisés comme ceux qui justifient une mesure donnée, voire doivent en assumer le poids d’impopularité.

A noter encore qu’il y a rarement une vérité de l’économiste, partagée par tous les économistes. L’absence d’unanimité conduit forcément le pouvoir politique à ne pas suivre l’avis de chacun et donc à en frustrer certains. Il faut également souligner que le gouvernement dispose d’une expertise économique en interne, dans les administrations mais surtout auprès d’organismes comme la BNB et le Bureau du Plan (il y a d’autres lieux, comme le Conseil central de l’économie, …). Le gouvernement est, par ailleurs, souvent dans des situations où le temps de la décision est, pour des raisons compréhensibles ou mauvaises selon les cas, plus court que le temps de l’analyse économique et doit donc décider sans avoir pris (ou pu prendre) le temps de la réflexion.

Après avoir pris ces précautions initiales, il faut partager le constat suivant :

– Même s’il n’y a pas d’unanimité entre économistes, il est plus souvent que son contraire (cf. le manuel de Stiglitz) une convergence de vues entre économistes qui fait que l’on peut penser qu’il y a de bonnes et de mauvaises pratiques et que le gouvernement gagnerait à se ranger derrière ce que la communauté des économistes préconise dans sa majorité.

– Les contacts entre monde politique et monde des économistes sont limités : il serait intéressant de demander à un échantillon de ministres en exercice combien de fois ils ont consacrés au moins 45 minutes à discuter en tête-à-tête avec un économiste de questions de politique économique et cela au cours des 6 derniers mois

– La faute n’est pas dans le camp des économistes qui seraient très disponibles (et très bon marché, le plus souvent à titre gracieux) pour partager leur expertise, des économistes qui s’intéressent à des questions d’actualité et s’expriment de manière intelligible.

– Le gouvernement est loin d’écouter ses propres experts (par exemple : les recommandations de la BNB qui restent lettres mortes, y compris sur des sujets très précis, comme l’exonération de précompte sur les livrets d’épargne)

– Même quand le gouvernement demande, mais c’est rare, à un groupe d’experts de plancher sur un sujet (réforme des pensions, Conseil supérieur des finances, groupe Van Overtveld, …), les recommandations qui en résultent sont loin d’être suivies à la lettre. On s’en écarte significativement … voire on dort dessus (comme avec nombre d’avis du Conseil supérieur des Finances)

Au total, il ressort une impression de gaspillage. Il y a de la compétence qui ne demande qu’à être mobilisée au service de l’intérêt général et dans le respect des responsabilités de chacun mais cette ressource est galvaudée, ce qui conduit à des décisions qui semblent sous-optimales. Il ne faut pas souhaiter la victoire de la technocratie des économistes mais une écoute pro-active des décideurs semble un must et une justification de la part de ces derniers du pourquoi ils ne se rangent pas à l’avis dominant d’un spectre large d’économistes devrait idéalement être une source de débat permettant de progresser.

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2 réponses à La parole des experts est-elle écoutée ?

  1. Mottoul dit :

    Globalement, mon expérience personnelle de conseiller économique et financier auprès de différents ministres plus spécifiquement responsables de la politique économique, m’incite à répondre positivement. Ce qui fait défaut, c’est une mémoire de l’histoire des politiques économiques qui devrait faire office du laboratoire dans les sciences exactes. Trop de débats reviennent comme neufs sur le tapis, alors que le passé les a déjà nourris et dégagés les bonnes politiques et celles qui conduisent à des impasses. Une règle d’or: le conseiller écouté et influant, mais pas nécessairement suivi en raison de considérations extra-économiques, est celui dont le nom reste inconnu des médias et du public.

    • I.de.L dit :

      Tout à fait d’accord avec vous! On ne tire pas assez les leçons d’un passé qui se répète trop souvent!

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