Vers un plus grand rôle de la Chine dans le système monétaire international ?

DSCN1880Par J.P. Morgan AM

Depuis le début de l’année, la crise grecque fragilise à nouveau la zone euro et la confiance des marchés dans sa monnaie. Elle nous rappelle aussi qu’une union monétaire telle que la nôtre est fragile, et que l’adhésion à celle-ci n’est pas un principe acquis, mais bien une profession de foi sans cesse renouvelée, la main sur le Pacte de Stabilité et de Croissance.

Conscients qu’aujourd’hui plus que jamais la confiance est d’or pour une monnaie fiduciaire telle que l’euro, les dirigeants européens ont conclu en mars de 2011 un « Pacte pour l’euro » afin de renforcer notre modèle de gouvernance économique et luttent aujourd’hui pour conserver la Grèce au sein de l’union monétaire.

Ceci est d’autant plus indispensable que le XXIe siècle sera vraisemblablement le théâtre d’une lutte acharnée pour le leadership monétaire et, bien que l’euro ait gagné ses lettres de noblesse sur les marchés internationaux, il lui faudra batailler pour conserver sa place de deuxième monnaie de réserve internationale, après le dollar américain… et peut-être bientôt, après le renminbi chinois. Depuis la crise de 2008, la suprématie du dollar et de la politique monétaire américaine au sein du système monétaire international est en effet de plus en plus remise en cause, et ce dernier pourrait bien entamer un nouveau chapitre de son histoire sous l’égide du G20, qui a fait de sa réforme l’un de ses principaux objectifs. Les dirigeants du G20 sont en effet confrontés au même défi que ceux de la zone euro, celui d’accroître la stabilité du système monétaire international afin d’éviter que la politique monétaire, budgétaire ou de change d’un seul pays ne puisse le déséquilibrer. Pour arriver à cet objectif, ils devront favoriser une transition ordonnée vers un système monétaire international mieux diversifié et reflétant davantage la réalité économique mondiale.

Pour comprendre les enjeux actuels un bref retour dans le temps s’impose

Depuis l’Antiquité, la prééminence d’une monnaie sur la scène internationale a toujours été liée au pouvoir économique, et souvent militaire, du pays qui en était l’émetteur, mais aussi à la capacité de celui-ci à protéger la valeur réelle de sa monnaie en maintenant une inflation basse et stable. Il est ainsi intéressant d’observer que si la Grèce moderne traverse actuellement une mauvaise passe, la Grèce antique connut une période de gloire entre le Ve et le Ier siècle avant notre ère, et sa monnaie, le drachme d’argent, fut probablement la première monnaie à revêtir un statut international. Plusieurs monnaies s’imposeront par la suite comme l’aureus d’or romain, le solidus byzantin, le fiorino florentin ou le gulden hollandais mais il fallut attendre le XIXe siècle et l’âge d’or de l’Empire britannique pour avoir la première monnaie de réserve globale puisque la livre sterling était alors utilisée comme monnaie de référence dans plus de 60% des échanges commerciaux mondiaux. A l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, les États-Unis deviennent la première puissance économique et militaire mondiale et la conférence de Bretton Woods de 1944 assoit leur leadership monétaire.

Toutes les monnaies sont désormais définies en dollars, sur la base d’un taux de change fixe, et la valeur réelle de celui-ci est garantie par le « Gold Exchange Standard » qui assure une convertibilité du dollar en or, sur la base de 35 dollars américains l’once d’or. Ce système tiendra jusqu’au début des années 1970, moment où les États-Unis sont obligés de faire « tourner la planche à billets » pour financer deux conquêtes majeures, celles du Vietnam et de l’espace. L’abondance de dollars alimente l’inflation un peu partout dans le monde, ce qui entraîne un mouvement de défiance vis-à-vis du billet vert et une multiplication des demandes de conversion de celui-ci en or. Les États-Unis, craignant alors de voir leurs réserves d’or disparaître, suspendent la convertibilité du dollar, ce qui fait voler en éclats le système de taux de change fixe, et laisse la place à un système de taux flottants, régi par les forces du marché, que nous connaissons toujours aujourd’hui, et où le dollar est malgré tout resté omniprésent. Il faut attendre la fin des années 1990 pour qu’un premier candidat sérieux, l’euro, concurrence le dollar au sein du système monétaire international. Cependant, si l’euro a depuis réussi à conquérir une « part de marché » importante, il est aujourd’hui confronté à ses propres faiblesses en raison de la crise identitaire que traverse l’Europe et ne peut donc jouer pleinement son rôle d’alternative au dollar. Ce dernier représente ainsi toujours plus de 60% des réserves de change mondiales, et si sa baisse a longtemps posé problème, c’est son renforcement qui inquiète aujourd’hui dans nombre de pays émergents. Plus que jamais, la situation actuelle nous rappelle la célèbre remarque de John Connally, secrétaire au trésor des États-Unis au début des années 1970 : « Le dollar, c’est notre monnaie mais c’est votre problème ». Il convient donc de réformer une nouvelle fois le système monétaire international afin que celui-ci soit plus stable, mais aussi qu’il tienne davantage compte de la réalité et de la diversité économique mondiale comme cela a toujours été le cas dans l’histoire.

Vers un nouveau système monétaire international

Aujourd’hui, la réalité économique mondiale, c’est la montée en puissance des pays émergents et de la Chine en particulier. Bien que le poids de la Chine, mesuré en dollars, ne représente que 13,3% de l’économie mondiale, celle-ci est devenue à parité de pouvoir d’achat la première économie mondiale en 2014 et elle a généré 30% de la croissance mondiale ses 7 dernières années. Conscients de leur poids économique de plus en plus important et soucieux de ne pas être tributaires de la politique monétaire américaine et des déboires de la zone euro, les dirigeants chinois ont encore récemment rappelé à Christine Lagarde, à l’occasion de la réunion de printemps du FMI, leur ambition de voire le renminbi bientôt considéré comme monnaie de réserve. Ils espèrent en effet que l’institution, qui doit revoir cette année la constitution du panier de devises servant de base aux droits de tirage spéciaux, y intègre le renminbi ce qui lui confèrerait de facto le statu de monnaie de réserve.

Cette ambition n’est pas nouvelle mais elle a aujourd’hui beaucoup plus de chances d’aboutir puisque, comme le souhaitait les instances internationales, la Chine laisse désormais évoluer sa monnaie plus librement au gré des forces du marché et qu’elle a facilité l’accès des investisseurs étrangers à ses marchés financiers. En juin 2010, elle a ainsi décidé d’assouplir l’ancrage du renminbi par rapport au dollar, tandis qu’elle autorise désormais les entreprises multinationales, actives sur son territoire, à émettre des obligations directement en renminbi pour financer leurs opérations locales. Bien sûr, certains pays à l’instar des États-Unis pourraient exercer leur droit de veto, estimant que le renminbi demeure artificiellement sous-évalué. Mais peut-on estimer que cet argument demeure valable dans un monde où la guerre des devises fait rage et où tant les États-Unis que le Japon et maintenant l’Europe ont récemment implémenté des politiques monétaires visant à déprécier leur devises ? Ces douze derniers mois le renminbi est d’ailleurs l’une des rares devises à être restée stable face au dollar et ce malgré la baisse sensible des exportations chinoises. Ceci illustre que les dirigeants sont disposés à faire des sacrifices pour voire le renminbi auréolé du statut de monnaie de réserve et sans prendre part activement à la guerre des devises, ils sont peut-être en passe de la gagner et les investisseurs devront en tenir compte dans les prochaines années.

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