L’Europe est-elle sortie de l’ornière ?

IMG_0226Trois questions à Serge Wibaut, Professeur de finance à l’UCL

Peut-on dire que des avancées ont été faites pour résoudre les problèmes de la zone euro ?

Bien sûr, des avancées ont été faites même si elles ne sont pas toujours jugées comme étant suffisantes. En matière de supervision bancaire, par exemple, il y a une mesure importante qui est prise avec l’union bancaire. Cette supervision est encore bancale mais elle a le mérite d’avoir été mise en place. Du côté du fonds de soutien, on constate encore quelques faiblesses, mais on progresse.

Par ailleurs, il faut aussi reconnaître que la Banque Centrale Européenne (BCE) a joué un rôle important dans la zone euro. Ses interventions sur les marchés n’étaient pas envisageables il y a cinq ou six ans. La BCE est intervenue, trop tard sans doute, mais elle est intervenue. On remarque aussi quelques signaux positifs comme le redressement de l’Irlande ou de l’Espagne. Cependant, il faut admettre que le prix à payer a été très élevé pour ces pays qui ont été contraints à de l’austérité et à des taux de chômage importants.

Les mesures prises ont-elles été suffisantes ?

Je ne pense pas qu’elles aient été suffisantes. Il faut admettre qu’aujourd’hui la zone euro règle ses problèmes par des ajustements alors qu’elle devrait envisager la voie des transferts. On demande à chaque pays en difficulté de régler ses problèmes par des ajustements structurels internes. Sans politique de transferts entre pays, les politiques drastiques imposées aux pays périphériques les mettent par terre. On aurait pu résoudre le problème de ces pays autrement que par de l’austérité qui a entrainé une stagnation économique.

De plus, on constate que la BCE n’a pas été assez prévenante. Cela faisait longtemps que le problème grec était visible et l’on aurait pu intervenir plus tôt. Aujourd’hui encore, on peut se poser la question de savoir si elle agit suffisamment.  On constate que, dans la zone euro, tous les pays doivent suivre la même voie. Or, certains auraient besoin d’inflation (comme l’Espagne ou l’Italie) alors que d’autres n’en veulent pas. A un moment donné, on devra réaliser qu’il faut des transferts de richesse. Les interventions de la BCE sont loin d’être aussi importantes que celles des autres banques centrales à travers le monde comme celles de la FED, de la Banque du Japon ou de la Banque d’Angleterre. L’argent n’est pas injecté dans le circuit économique et le crédit aux entreprises est encore insuffisant. On ne se préoccupe pas des problèmes structurels de la zone euro. Nous sommes en train de créer de la stagnation pour encore quelques années.

Quels sont, à la fois, les dangers et les perspectives encourageantes en Europe ?

Les dangers que je perçois se situent essentiellement dans ces pays qui sont voués à l’austérité. Ces pays ont un taux d’activité économique faible et des taux de chômage élevés. Le risque de soulèvements  sociaux, que l’on évoque depuis plusieurs années, n’a pas disparu dans ces pays et l’on pourrait peut-être voir, lors d’une échéance électorale, éclater des soulèvements sociaux.

D’un autre côté, si l’on assistait à une nouvelle réévaluation de l’euro, les exportations deviendraient plus chères et les efforts réalisés seraient balayés. Je pense que les pays périphériques ne s’en sortiront pas avant une période de cinq ou six ans. En marge de ces problèmes, soulevons que le secteur bancaire reste encore fragile. Dans certains pays, comme en Allemagne, on constate que les crédits sont très concentrés sur certains secteurs.

Du côté des perspectives encourageantes, il faut souligner que l’Europe trouve toujours une solution à ses problèmes. Des décisions se prennent, même si c’est fastidieux. Nous avons construit l’Europe sur un objectif de paix et c’est déterminant : les gens veulent garder l’Europe. Nous bénéficions également d’une industrie de qualité. L’Europe est un centre d’idées et d’innovations intellectuelles et technologiques. Nous finirons par nous sortir de l’ornière. Certains pays mettront peut-être une génération pour s’en sortir. Est-ce cela que nous voulons ? Je ne suis ni optimiste ni pessimiste. L’Europe est aujourd’hui au milieu du gué.

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