Placements : L’importance d’une vue externe

Photo107#1Par Fidelity

Lorsque nous investissons, nous adoptons invariablement un point de vue selon lequel le fonds, la zone géographique ou le secteur que nous avons choisi va produire de meilleurs résultats que le marché mondial dans son ensemble. Le prix auquel nous payons l’investissement correspond au point de vue cumulé du marché à ce moment précis. Nous allons donc, en réalité, à contre-courant du marché. Et si le marché représente la vue interne, il est pour nous essentiel d’échafauder un point de vue externe afin d’être plus performant.

Comme l’a dit Sir John Templeton : « Il est impossible d’obtenir un résultat supérieur en matière d’investissement à moins de faire quelque chose de différent de la majorité. »

Pionnier de la finance comportementale et lauréat du prix Nobel d’économie, Daniel Kahneman a été le premier à proposer et développer l’idée de la vue externe. Le ministère israélien de l’Éducation l’a un jour chargé de rédiger, en collaboration avec d’autres collègues, un ouvrage sur la prise de décision : un épisode de sa vie qui s’est avéré très instructif. Au bout d’une année, quelques chapitres étaient prêts et une réunion eut lieu avec le doyen d’académie, expert en matière de développement de programmes d’enseignement.

Kahneman souhaitait connaître le point de vue des membres du groupe concernant le temps qui leur serait nécessaire pour achever le manuel et a demandé à chacun de donner son pronostic. Tous se situaient entre un an et demi et deux ans et demi. Kahneman a ensuite demandé au doyen quelle était normalement la durée de rédaction d’ouvrages similaires. Sa réponse a surpris tout le monde : certaines équipes n’avaient même pas fini leurs travaux ; les 40 % ayant fini avaient eu besoin d’au moins sept années.

En dépit de cette information, le groupe a décidé de continuer, imaginant difficilement que cela leur prendrait tant de temps étant donné le bon départ qu’ils avaient pris. Ignorant les informations de référence mises à leur disposition, ils se sont fondés sur leur vue interne excessivement optimiste. L’ouvrage a été finalement achevé huit ans plus tard. Pourquoi l’équipe a-t-elle poursuivi un projet alors que des informations pertinentes indiquaient que cela leur prendrait plus de 3 fois plus de temps qu’ils ne le pensaient, et que le taux d’échec était supérieur à 50 % ? L’équipe avait fait l’erreur de se fier à la vue interne et d’ignorer la vue externe.

Dans le domaine médical, des études suggèrent que les patients tendent à croire aux scénarios les plus optimistes, fondés sur des cas anecdotiques de traitements réussis administrés à d’autres patients, et tendent à ignorer les statistiques sur les chances de survie relatives à leur maladie, en dépit du fait que celles-ci devraient constituer leur base et leur cadre de référence. En général, il est dans la nature humaine de souscrire au spécifique et de voir les choses plus uniques qu’elles ne le sont ; cela nous rend très sensibles à l’influence des récits spécifiques et est la raison pour laquelle les études de cas sont des instruments plus convaincants que les statistiques pour la collecte de fonds des organisations caritatives, quelle que soit la gravité des chiffres.

Sur les marchés des paris sportifs, les bookmakers représentent la vue interne et le monde des courses de chevaux peut être assurément caractérisé comme un secteur au sein duquel une vue interne prévaut. Il existe pourtant d’innombrables exemples dans lesquels la vue interne est défaillante. Un exemple célèbre aux États-Unis est celui de la confiance dans le fait que Big Brown remporterait la Triple couronne en 2008. Vainqueur du Kentucky Derby et des Preakness Stakes de manière dominante, le cheval devait gagner les Belmont Stakes pour entrer dans l’histoire et la confiance dont il bénéficiait a atteint des sommets lorsque son principal rival s’est retiré de la compétition. La vue interne était que le cheval allait gagner facilement et la cote prohibitive de 3 contre 10 lui avait été attribuée. Big Brown s’est classé bon dernier de la course.

Quelques pronostiqueurs ingénieux avaient pris la précaution de considérer Big Brown d’un point de vue externe, en effectuant leurs propres recherches et en se référant à des facteurs pertinents, historiques et actuels, pour établir un contexte. D’abord, ils ont examiné l’historique à titre de référence : les statistiques montraient que seulement 11 chevaux avaient remporté la Triple couronne depuis un siècle, alors que 29 s’étaient trouvés en position d’y parvenir ; cela représente un taux de réussite de 40 %. D’autre part, les indices de vitesse de Big Brown, basés sur les temps de ses victoires dans les deux autres courses de la Triple couronne, étaient en réalité plutôt faibles comparés à ceux des autres concurrents du trophée. En se fondant sur cette vue externe, la cote de Big Brown de 3 contre 10 exagérait donc considérablement ses chances.

La vue interne tend à se caractériser par un excès de confiance et résulte fréquemment en ce qui s’appelle le sophisme de la planification, dans le cadre duquel les prévisions sont irréalistes puisqu’elles sont fondées sur les scénarios les plus optimistes. Les projets de construction sont souvent basés sur ces estimations excessivement optimistes, entraînant maintes fois des retards dans l’exécution et des dépassements de budget.

En termes d’investissement, l’élaboration d’une vue externe est une tentative délibérée de penser différemment par rapport au marché. La vue interne a tendance à être adoptée spontanément, tandis que la vue externe exige recherches, calculs et réflexion.

Un moyen de parvenir à se former une vue externe consiste à se servir de prévisions par classe de référence. Les « taux de base », qui reflètent les résultats de grandes classes de référence, sont utiles ici en raison du contexte important qu’ils fournissent : combien de personnes ayant parié sur Big Brown savaient que la probabilité historique qu’il remporte la Triple couronne était inférieure à 50 % ? Plutôt que de nous laisser influencer par les détails spécifiques d’une situation, nous pouvons chercher à connaître les caractéristiques et probabilités associées à sa catégorie élargie. Un exemple : si, en regardant la chaîne CNBC, nous entendons une anecdote convaincante à propos d’actions du secteur de la biotechnologie montant en flèche, nous devons rechercher des informations élargies à l’ensemble de ce secteur pour disposer d’un contexte. Quel est l’historique des performances du secteur de la biotechnologie ? Comment se présente la distribution des rendements au sein du secteur entre le meilleur et le plus mauvais ?

À l’aide de ces informations, nous pouvons évaluer la distribution des résultats qui est historiquement associée aux investissements dans les actions du secteur de la biotechnologie. En fait, la biotechnologie est un secteur du marché pour lequel les données historiques indiquent que la réussite est une question de chance : les succès anecdotiques tendent à ne s’y produire qu’une seule fois et ne sont pas représentatifs. Le secteur comprend des sociétés présentant un taux d’échec moyen de 85 à 95 % relatif à tous leurs projets d’invention. L’obtention d’un succès demande en règle générale 10 à 12 années, et beaucoup de sociétés de biotechnologie ne disposent pas de revenus mesurables pendant de longues périodes. Il est essentiel de se forger une vue externe.

Un autre instrument pratique pour guider le développement d’une vue externe consiste à établir une check-list de facteurs que nous estimons nécessaires au succès. Les check-lists de critères clés que nous sommes susceptibles d’envisager en tant qu’investisseurs nous permettent de juger un investissement potentiel ou une action particulière sur une base cohérente. Cette approche peut contribuer à nous guider pendant les périodes favorables et défavorables, selon des valeurs fondamentales ou des principes personnels. Une check-list peut également nous aider à éviter de commettre l’erreur de prendre des décisions guidées par les sentiments, car elle peut contribuer à nous inciter à toujours investir en fonction de principes primordiaux.

N’oubliez donc surtout pas que les taux de base tendent à être plus informatifs que les anecdotes. Dans le cas de Big Brown, les turfistes ont tout simplement cru à l’anecdote et à la confiance de l’entraîneur, au lieu de chercher une vue externe pour s’informer et se guider.

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