Education financière : un pavé de bonnes intentions

Aquadetect facturePar : Philippe Colle, professeur à la VUB et administrateur délégué d’Assuralia, Isabelle de Laminne, MoneyStore.be, Georges Hübner, HEC-Université de Liège

Partant de l’idée que, pour ne pas être des pigeons, il vaut mieux être formé ou au moins informé, le député carolo Antoine Tanzilli a demandé à la ministre Marie-Martine Schyns ce que l’enseignement secondaire faisait en Belgique francophone pour encourager les connaissances financières des jeunes. En tant qu’acteurs dans le domaine de l’éducation financière, nous estimons qu’il y a urgence.

En effet, les Etats membres de l’OCDE s’apprêtent à incorporer ces connaissances concernant l’éveil aux enjeux financiers dans les enquêtes PISA qui attestent du degré de compétence des élèves dans différentes disciplines. Si notre enseignement ne participe pas à ce volet de l’étude et que la Fédération Wallonie-Bruxelles ne prend pas ce départ, on dira qu’un moment de honte est vite passé.  Nous ne pouvons toutefois pas nous permettre de rater cette étape, car les mutations de notre société mettent les individus face à des responsabilités d’autant plus grandes que l’Etat-providence ne répond pas ou plus à toutes les situations et, qu’à tout âge, des choix malheureux en matière d’engagements financiers, qu’il s’agisse de crédit, de placements ou de couverture contre toutes sortes d’aléas, risquent d’avoir des répercussions majeures tant sur le plan privé que sociétal.

Quand la ministre déclare que « l’école ne peut résoudre à elle seule le problème de l’information du consommateur et installer de bonnes pratiques de gestion du budget » : c’est enfoncer une porte ouverte.  Il va de soi que l’exemple de la cellule familiale constitue un premier cadre de référence. Cependant,  les parents ne saisissent pas toujours toutes les occasions pour attirer l’attention de leurs enfants sur des questions d’argent. Ils observent bien souvent des pudeurs qui n’ont pas lieu d’être.

D’un autre côté, des initiatives sont prises : les autorités s’engagent, notamment par www.wikifin.be. Les médias classiques et certaines intitiatives vont au-devant des questions de la vie de tous les jours, avec des blogs comme www.moneystore.be.  Les associations de consommateurs ont aussi leur mot à dire. Les composantes du secteur financier ont également des responsabilités, notamment pour s’éviter le contrecoup de malentendus et de frustrations. Elles tentent  de transcender le marketing par un effort de clarification, à preuve le site www.ABCAssurance.be d’Assuralia, par exemple.

Mais, en marge de ces initiatives, nous estimons que l’école a un pouvoir unique, celui de valider et de structurer des connaissances et des attitudes, celles qui font d’un adolescent un citoyen ou un consommateur averti, donc émancipé. Or, à ce jour, l’école semble être un chaînon manquant en matière d’éducation financière.

Où en est-on en Belgique francophone? La ministre entend construire un outil qui propose une vision de l’éducation à la consommation responsable par le biais de cours existants, embrayant ainsi sur le concept d’une éducation à la citoyenneté responsable et au bien-être. Excellent, mais il faudra de la méthode pour être efficace et suffisamment concret.  Et peut-être même qu’à côté des réseaux, des associations de parents, des syndicats, de l’inspection et du délégué aux droits de l’enfant, qui aujourd’hui ont voix au chapitre, il serait bon d’y impliquer les métiers du secteur des services financiers.

Pour le reste, la ministre renvoie à des cours figurant dans les programmes qui sont soit une option dans l’enseignement général et technique, soit justifiés par une orientation destinant les élèves à  un avenir professionnel dans le domaine du commerce, de la comptabilité ou de la gestion de petites entreprises. C’est toujours bon à prendre, mais ces ouvertures rencontrées par-ci, par-là, ne sont pas au diapason de PISA. Elles ne favoriseront pas l’élaboration d’une consommation responsable aussi longtemps qu’elles ne seront pas à la portée de tous les élèves et ne procèderont pas d’un projet didactique cohérent portant sur les enjeux financiers à l’échelle des particuliers.

Enfin, la ministre constate que bien des cours dits « généraux » se prêtent à l’approche de l’éducation financière, pour autant que l’on saisisse des occasions de glisser ces aspects dans les cours. Que l’on songe à la Cigale et à la Fourmi, à l’Avare ou à la Tulipe Noire rien que pour le cours de français, aux notions de partage et de mutualisation dans les cours dits philosophiques, à l’effet de levier des intérêts sur un crédit ou un débit au cours de mathématiques, à l’invention de l’assurance dans le monde de Marco Polo et des marchands aventuriers pour ce qui est du cours d’histoire, etc… Ce ne sont pas les opportunités qui manquent. Mais soyons réalistes et osons poser la question : ces problématiques financières sont-elles vraiment abordées dans le cadre de ces cours ? Et si oui, le sont-elles de façon structurée ?

Au même titre qu’il appartient à l’école de préparer les jeunes à leur responsabilité de refaire demain le monde que leur auront laissé leurs ainés, l’école a un potentiel immense pour les armer face au monde d’aujourd’hui. Pour leur apprendre à comparer. Pour leur apprendre à poser des questions. Pour leur faire comprendre les réalités d’un tarif affiché.  Pour leur éviter les conséquences de choix impulsifs. Pour leur faire saisir ce qu’ils peuvent attendre d’autrui et ce qui est de leur devoir. C’est ce souffle, raisonné et ambitieux, digne de l’appellation « éducation financière pour tous» que l’on attend. Il ne peut se faire, selon nous, qu’en instaurant dans la grille des programmes de cours un enseignement structuré sur les matières financières.

Voir aussi :

l’éducation financière est-elle une nécessité?   

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