Zone euro : Intégration ou désintégration ?

DSCN2500_2Par J.P. Morgan A.M.

La plupart des indicateurs économiques publiés ces dernières semaines pour la zone euro font craindre que celle-ci connaisse un nouveau ralentissement conjoncturel. En effet, la zone euro a affiché une croissance nulle au second trimestre tandis que l’Allemagne a enregistré une contraction de 0,2% de son PIB durant la même période, sous-performant ainsi la zone euro pour la première fois depuis 2009, en raison notamment de la baisse des échanges avec ses principaux partenaires commerciaux, la France et l’Italie.

L’Italie est en effet retombée en récession technique à l’issue du second trimestre tandis que la France vient de connaitre son deuxième trimestre de stagnation. Eurostat n’a cependant pas publié que des mauvaises nouvelles puisque l’Irlande, l’Espagne et le Portugal ont affiché une croissance de respectivement 1,5%, 0,6% et 0,6% au deuxième trimestre illustrant au passage que les réformes douloureuses prises par ces pays portent leurs fruits. Les perspectives économiques pour le second semestre ne sont guère encourageantes puisque l’indice de directeurs d’achat dans l’industrie manufacturière pour la zone euro est retombé à 50,8 au mois d’août, soit son plus bas niveau depuis 13 mois, tandis que la production industrielle reste anémique et que les tensions géopolitiques avec la Russie devraient  affecter négativement les exportations dans les prochains mois.

Face à cette situation, tous les regards se tournent une nouvelle fois vers la BCE avec l’espoir que celle-ci se décidera à envisager un plan d’assouplissement quantitatif similaire à ceux implémentés aux États-Unis et au Royaume-Uni. Cependant les investisseurs surestiment la probabilité d’un tel scenario, tant l’utilité de celui-ci est discutable et les obstacles à sa réalisation nombreux, alors que dans le même temps ils sous-estiment l’impact des mesures prises par la BCE en juin et septembre et qui commencent à porter leurs fruits. En effet, les baisses de taux opérées par la BCE en juin et septembre ont déjà permis à l’euro, dont le niveau élevé était une source de désinflation et un frein à la compétitivité de nos entreprises, de baisser de 6% par rapport au dollar.

Par ailleurs, la baisse du taux de dépôt semble avoir encouragé les banques à prêter davantage à l’économie réelle puisque l’on observe un ralentissement de la contraction de prêts bancaires tandis qu’il est ressorti du « Bank Lending survey », publié au mois de juin,  qu’une majorité d’institutions financières assouplissent désormais leurs conditions d’octroi de crédits, ce qui n’était plus arrivé depuis 2007. D’autres mesures sont en cours d’implémentation, à l’instar des Targeted Long Term Refinanicng Operations et de la réactivation du marché des ABS, tandis qu’à la mi-octobre la BCE devrait divulguer les résultats de l’ « Asset Quality Review » qui a été mené depuis le début de l’année auprès de 127 institutions financières européennes.

L’agenda monétaire est donc déjà bien rempli et, aujourd’hui, c’est au monde politique de prendre le relais pour remettre l’Europe sur la voie de la croissance et créer des emplois. Après un premier semestre marqué par les élections européennes, qui ont vu les eurosceptiques gagner du terrain, il est temps que la Commission Européenne, qui fonctionne actuellement en affaires courantes, réaffirme son leadership sous la direction de Jean-Claude Juncker. L’Europe doit investir davantage dans ses infrastructures ainsi que dans sa croissance future tout en accélérant son intégration si elle veut pouvoir survivre en tant qu’entité économique et politique.

La rénovation de nos infrastructures doit être l’une des priorités de la prochaine Commission. Peut-on en effet tolérer que la capitale de la deuxième économie mondiale risque un blackout cet hiver, que l’on y empile des containers pour pallier au manque de places dans les écoles ou que notre héritage culturel devienne inaccessible, comme en Italie où l’on ferme les musées par manque de moyens ? Non, mais si rénover nos infrastructures est une condition nécessaire pour semer les graines de la croissance future ce n’est pour autant pas une condition suffisante. Pour cela il faut une politique volontariste d’investissements en recherche et développement. Lors du dernier traité de Lisbonne les Européens avaient convenu d’investir 3% du PIB en R&D, comme les États-Unis ou l’Allemagne, mais aujourd’hui nous n’y consacrons que 2%. C’est donc 100 milliards d’euros supplémentaires par an qu’il faudrait débloquer à cette fin.

Enfin, il est important de souligner qu’au delà des investissements, une meilleure intégration de la zone euro permettrait d’augmenter sensiblement son PIB. En effet, le Parlement Européen a publié en mars 2014 un document très éclairant[1] qui quantifie l’impact de l’achèvement du marché intérieur et plus globalement d’une meilleure intégration européenne sur le PIB de la zone euro. Les conclusions du Parlement Européen, même si elles reposent sur un certain nombre de postulats que la réalité devra valider, sont intéressantes puisqu’il estime qu’une meilleure intégration européenne pourrait, à terme, ajouter EUR 800 milliards au PIB de la zone euro – soit 6% du PIB – chaque année. La bonne nouvelle est que certaines de ces pistes sont déjà rentrées dans leur phase d’exécution, à l’instar de l’union bancaire qui pourrait, selon les calculs du parlement européen, permettre un gain d’efficience de EUR 35 milliards par an. A l’heure où le projet européen rencontre de moins en moins de soutien au sein de la population, il est important de rappeler que son aboutissement est pourtant indispensable pour améliorer durablement les conditions de vie des européens et que si nous ne choisissons pas collectivement la voie de l’intégration, c’est la désintégration de l’Europe que nous risquons et partant un downgrade social.

Lire aussi le corner fenêtre sur le monde

 


[1] Mapping the Cost of Non-Europe, 2014 -19

Ce contenu a été publié dans Actualité, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.