Actualité: Sex and drugs and PIB

par défaut 2014-07-17 à 10.03.50Sur base d’une recommandation des Nations Unies de 2008, la norme dite ESA 2010 (European System of National and Regional Accounts) devra être mise en application en Europe avant septembre 2014. De quoi s’agit-il ? Cette norme, dans le cadre du Système de comptabilité nationale (SCN), vise à permettre une meilleure comparaison des comptabilités nationales de pays très différents. Il a dès lors été préconisé que les États devront tenir compte, dans le calcul de leur PIB, des chiffres du trafic de drogue, de la prostitution et aussi de ceux de la recherche et du développement par les scientifiques et les artistes.

Voici ce qui devra désormais  être repris dans le calcul du PIB  selon un document Eurostat :

« En principe, les activités de production qui ne sont pas observées directement s’inscrivent à l’in­térieur de la frontière de production des comptes nationaux. Il en va ainsi des trois exemples d’acti­vités indiqués ci-dessous:

a) les activités illégales, dont les parties prenantes sont des partenaires consentants d’une transac­tion économique;

b) les activités cachées et souterraines, dont les opérations elles-mêmes ne sont pas contraires à la loi, mais ne sont pas déclarées afin d’éviter tout contrôle de la part des autorités;

c) les activités dites «informelles», c’est-à-dire celles qui ne font l’objet d’aucune écriture.

En principe, la rémunération de ces travailleurs est incluse dans la rémunération des salariés ou les revenus mixtes. Cet ajustement doit être pris en compte dans les données de l’emploi salarié et indépendant, lorsque des ratios et d’autres statis­tiques sont calculés.

Les activités illégales dont l’une des parties n’est pas consentante (notamment le vol) ne sont pas des transactions économiques et ne doivent pas être incluses dans les limites de la frontière de production Black ».

Que faut-il penser de cette intégration des activités illégales dans le PIB et quelles en seront les conséquences ? « On peut estimer qu’il est normal d’intégrer certaines de ces activités dans le PIB si, par exemple, elles sont autorisées dans certains pays et pas dans d’autres. Je pense ici à la vente de cannabis qui est autorisée aux Pays-Bas mais pas en Belgique, par exemple. Cependant, quand on parle d’activités dont les parties prenantes sont consentantes, on peut se poser la question de savoir si, dans la prostitution par exemple, toutes les parties sont vraiment consentantes », remarque Etienne de Callataÿ, Chief economist à la Banque Degroof.

On ne sait pas encore quel pays introduira quelle partie du SCN, ni quel en sera l’impact sur le PIB. On sait que l’Italie a l’intention d’intégrer bientôt le trafic de drogue et la prostitution dans le calcul de son PIB. Se pose alors la question de savoir comment intégrer dans le PIB des données qui sont cachées ? Quelle sera la fiabilité de ces données économiques? «Dans certains pays, certaines de ces activités illégales sont déjà intégrées sous une forme ou sous une autre dans la comptabilité nationale par le biais de la fiscalité. Si la prostitution est interdite, elle s’opère sous diverses formes et les personnes qui l’exercent payent parfois des impôts. Aux Etats-Unis, les travailleurs sans papier perçoivent de ce fait des revenus illégaux mais ils payent néanmoins des taxes. En ce qui concerne l’économie souterraine, on constate que les estimations les plus fantaisistes apparaissent. Il n’y a pas de bonne façon de mesurer l’économie souterraine », affirme Pierre Pestieau, Professeur à l’ULg. En effet, les estimations (et ce ne sont que des estimations) qui se font sur base, par exemple, de la consommation d’électricité pour les plantations de cannabis ou sur base d’enquêtes dans la population pour le travail au noir ont leurs limites. « Les revenus générés par les activités illégales, telles que le trafic de drogue et la prostitution, ne peuvent qu’être estimés. Et comment les banques centrales devront-elles interpréter ces données lorsqu’elles définiront leur politique monétaire? Le risque existe également que des politiques abusent des nouvelles directives comparées aux PIB (recalculés), la dette nationale paraîtra tout à coup moins lourde. Par le simple fait de l’introduction du ESA 2010, le taux d’endettement de la Belgique baissera d’un seul coup de près de 3%, celui des Pays-Bas d’environ 2,5%, et celui du Luxembourg de 0,5%. Raison de plus pour remettre en question les séries de données, suivant la devise : Ne croît aucune statistique que tu n’as pas toi-même falsifiée », souligne Guido Barthels, Chief Investment Officer d’Ethenea Independent Investors S.A.

Il y a aussi beaucoup d’a priori sur le sujet. On pense ainsi que certains pays auront une augmentation plus importante de leur PIB que d’autres et l’on pense ici surtout aux pays du Sud de l’Europe. Or, on estime que ce sont les PIB suédois et finlandais qui augmenteront le plus (entre 4% et 5%). À titre de comparaison : le PIB néerlandais devrait progresser entre 3% et 4%, le belge entre 2% et 3% et le luxembourgeois entre 1% et 2%.

Et, au-delà de l’aspect économique, que penser de l’aspect moral de reconnaître implicitement ces activités illégales en les intégrant dans des données économiques ? « On peut effectivement se poser la question. L’intention des autorités n’est pas claire. Lors de la crise grecque, on a accusé les Grecs d’avoir une économie cachée. Ils ont sous-estimé leur PIB. Tout le monde le savait mais personne n’a agi. Il y a un malaise dans le calcul des données du PIB et les actes criminels ne sont qu’un élément de ce malaise. On peut en effet estimer qu’en les intégrant dans le PIB, on leur accorde une forme de caution morale», estime Pierre Pestieau. C’est aussi la validité des chiffres du PIB qui sera mise en cause. Sachant que les politiques monétaires et les marchés financiers se fondent sur l’évolution de ce facteur économique, une mauvaise interprétation des données économiques risque d’être vite arrivée.

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