Marchés émergents et investissement durable : incompatibles ?

Par Petercam

Deux tendances émergent clairement des marchés financiers actuels. D’une part, un large consensus favorable aux investissements dans les pays émergents, source de croissance et donc de rendement pour les années à venir. D’autre part, la conviction croissante de regarder un Etat ou une société au-delà des comptes financiers mais bien d’intégrer des notions de développement durable et les préoccupations socio- environnementales et de gouvernance.

Et pourtant, il y a fort peu d’interrogation simultanée sur les deux tendances comme si elles étaient par nature inconciliables. Bien au contraire ! Elles devraient être indissociables même si plusieurs devaient avancer l’argument de prématuré pour ne pas les associer.

Il est vrai que la plupart des marchés émergents ne sont pas exemplaires en matière de durabilité écologique ou démocratique. Cependant, s’interroger sur la question dans le cadre de la gestion d’un portefeuille investi dans la région a une réelle valeur ajoutée.

Notre planète compte plus de 7 milliards de personnes aujourd’hui et devrait en accueillir 9.5 d’ici 2050 selon les statistiques des Nations Unies. Or, la grande part de cette croissance s’opère dans des régions en voie de développement, qui sont déjà confrontées à une problématique de surpopulation et de manque de ressources. Le défi démographique va de paire avec un défi énergétique et donc un défi écologique et par la même un défi économique.

Il est important de s’assurer que les éléments fondateurs d’un cadre régulatoire favorable au bien-être de la population et de son développement durable sont garantis. Ainsi, les droits politiques et les libertés civiles, en ce compris celles de la presse, sont primordiales pour assurer les bases nécessaires au développement économique et sociale. De même, la corruption se doit d’être éradiquée. Lorsqu’elle laisse penser qu’il est impossible de conclure des affaires avec succès sans passer par ce passe-droit, c’est également un élément clé dans l’évaluation de l’investissement. Le manque de transparence et les risques liés doivent être intégrés et tenir compte d’une prime de risque supplémentaire.

La défense des valeurs démocratiques est importante. D’une part, dans une démarche d’investisseur responsable, cela ressort comme une obligation morale. D’autre part, la recherche académique montre la corrélation importante entre la qualité du cadre institutionnel d’un pays et le risque de défaut de la dette souveraine.

Une analyse claire et complète de la soutenabilité d’un Etat apporte donc une réelle valeur ajoutée à la construction d’un portefeuille d’investissement, au-delà des valeurs idéologiques qu’elle pourrait mettre en avant. Il s’agit de donner une cartologie complète des risques et opportunités liés à un pays.

Le travail de l’ONG internationale Freedom House est pertinent pour juger du niveau de démocratie d’un pays. Sur base d’une enquête annuelle regroupant 25 questions relatives aux droits politiques et aux libertés civiles, les pays sont considérés libres, partiellement libres ou non libres.

Sur base d’un nombre limité de critères pertinents, adaptés aux spécificités du contexte de développement économique en cours et relatifs aux domaines de transparence et valeurs démocratiques, d’environnement, de population, soins de santé et de partage des richesses, d’éducation et d’économie, un classement des pays considérés comme émergents par les marchés financiers[1] dévoile clairement le lien entre démocratie et durabilité du pays. Il n’est pas étonnant de retrouver la grande majorité des pays dits non-libres dans le bas du classement de soutenabilité.

L’analyse donne donc des informations importantes sur les degrés de soutenabilité dans les différents domaines des pays en question et permet de mettre en parallèle certains pays à des stades de développement économique similaires mais avec des démarches différentes au regard des domaines socio-écologique et de gouvernance.

L’objectif n’est pas d’exclure certains pays dont le score de durabilité peut être encore faible aujourd’hui. En effet, plusieurs pays de l’univers sont entrés récemment dans un processus de démocratisation. Les années de dictature pèsent et pèseront longtemps sur le développement durable d’un pays. La transition vers une totale garantie des libertés civiles et des droits politiques, ainsi que de la liberté de la presse ou des droits égaux entre les hommes et les femmes, quant ceux-ci ont été bafoués pendant des années, ne peut se faire en un jour. Il faut donc laisser le temps au temps et suivre de près les progrès enregistrés. La Côté d’Ivoire est, à ce titre, un exemple parlant d’un pays au développement économique prometteur, riche de ressources et de matières premières. Le départ forcé de Gbagbo a été suivi d’une importante instabilité et de graves violences. Si maintenant la situation semble apaisée et le pays en voie vers un meilleur futur, le pays ne correspond pas non plus à une démocratie totale et réelle.

Disposer d’une vue d’ensemble des risques et opportunités d’un pays est une source d’information majeure pour juger de la faisabilité des opérations des sociétés en fonction de leurs marchés cibles et des projets d’un Etat et ainsi mesurer la valeur qualitative d’un investissement financier.

 


[1] Selon l’appartenance aux indices obligataires de référence pour ces marchés de type Barclays ou JP Morgan Emerging Markets.

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