Où sont les économistes francophones ?

IMG_0939Par Pierre Pestieau, Professeur UlG, UCL

Le congrès des économistes belges de langue française[1] qui vient d’avoir lieu, portait sur l’Etat social belge. Je préfère quant à moi le terme d’Etat providence. Au moment où il a fallu trouver des orateurs pour la session plénière et pour la Commission portant sur les inégalités dont j’avais la charge, on s’est aperçu qu’il n’y avait pas de spécialistes de l’Etat providence en Belgique francophone.

Les noms qui revenaient étaient ceux de collègues flamands tels que Frank van den Broek, Erik Schokkaert et Bea Cantillon, sans parler des nombreux jeunes chercheurs qui travaillent avec eux à Anvers et à Leuven. C’est d’ailleurs eux que nous avons invités. Cela peut s’expliquer à mon sens mais c’est inquiétant quand on pense que c’est en Francophonie et non en Flandre que l’Etat providence connaît et connaîtra de graves difficultés du fait de la régionalisation en marche et d’un taux d’emploi désespérément bas.

Comment expliquer cette pauvreté de la réflexion sur l’Etat providence chez les Belges francophones, qui en ont pourtant tant besoin? Il y a au moins 3 raisons:

  • L’étroitesse de la société francophone: à peine 4 millions de personnes, dont certaines ont le regard sans cesse tourne vers la France.
  • Nos meilleurs économistes sont des théoriciens davantage tournés vers l’étranger, le monde anglo-saxon qui fait les réputations.
  • Chez les francophones, la réflexion sur la politique sociale est monopolisée par le Parti Socialiste (PS) et les syndicats, qui se méfient viscéralement d’une approche sociale-démocrate plus intellectualisante que militante. Les chercheurs flamands dont il est question ci-dessus sont d’ailleurs très proches du parti socialiste flamand (SP), qui se démarque du PS en adoptant une approche davantage proactive de la protection sociale.

Cette situation est paradoxale quand on sait  que la performance de l’Etat providence flamand est parmi une des meilleurs dans l’Union Européenne alors que la Wallonie est reléguée en queue du peloton, à la hauteur du Portugal et de la Grèce.[2]

Quand on met ces deux réalités côte à côte, un Etat providence en déliquescence et une absence d’intérêt chez les chercheurs, on ne peut que s’interroger. Les interprétations sont variées. Outre les trois facteurs évoqués ci-dessus, on peut en citer d’autres.

Dans le désordre : le malade est tellement mal en point que les médecins désespérant de le guérir l’abandonnent ; c’est parce que les médecins ne s’en sont pas occupés que le malade est dans cet état ; les économistes francophones seraient fondamentalement libéraux et pour eux le meilleur Etat providence devrait être réduit à sa portion congrue ; de nombreux économistes francophones, ceux de l’ULB et de l’UCL, se sentent Bruxellois et ne voient pas la même réalité que les Wallons, alors que, dans les faits, la situation de Bruxelles est encore plus calamiteuse que celle de la Wallonie. Quelque soit l’interprétation que l’on puisse en donner le paradoxe vaut bien une discussion.

 

 


[1] En Allemand, on pourrait en faire un seul mot qui dépasserait en longueur notre classique anticonstitutionnellement.

[2] Lefebvre M. et P. Pestieau,  L’Etat-providence en Europe. Performance et dumping social, Editions du CEPREMAP, Paris, 2012, 80 p.

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