L’économiste qui criait au loup

Photo042Par Pierre Pestieau (The bing bang blog)

L’expression « crier au loup » vient d’une fable d’Ésope dont le titre a été traduit en français par « Le garçon qui criait au loup ». Dans cette fable un garçon s’amuse à prétendre qu’il a vu un loup, ce qui le discrédite auprès des habitants de son village. Le jour où il voit vraiment un loup, personne ne prête attention à son cri d’alarme.

La fable m’est venue à l’esprit cet été en lisant l’ouvrage que Larry Kotlikoff et Scott Burns (1) viennent de consacrer au conflit des générations. Dans cet ouvrage, les auteurs reviennent sur l’idée selon laquelle la dette publique que l’Amérique connaît ne représente qu’une infime fraction de l’endettement que la génération présente a contracté vis-à-vis des générations futures. Si l’on considère l’ensemble des engagements pris, la dette réelle, ce qu’ils appellent le fiscal gap, se monterait à un montant 20 fois plus élevé que la dette traditionnelle, soit 15 fois le PIB. Cette dette au sens large inclut principalement la promesse de fournir des soins de santé au plus 65 ans (Medicare), aux plus démunis (Medicaid) et de procurer aux personnes âgées une retraite raisonnable (Social Security), promesse qui ne serait pas accompagnée par un engagement crédible de financement.

Il y a quelques années les mêmes auteurs avaient lancé un premier cri d’alarme avec leur livre The Coming Generational Storm (La tempête générationnelle naissante). Dans de nombreux articles, interviews et conférences, Kotlikoff utilise un langage on ne peut plus imagé pour nous annoncer l’apocalypse. Les lecteurs assidus de Tintin comprendront que j’ai l’impression de retrouver les harangues apocalyptiques et annonciatrices de fin du monde du prophète Philippulus dans l’Etoile Mystérieuse. Si on en croit Kotlikoff, l’Amérique serait dans un état de faillite beaucoup plus sévère que la Grèce ou Chypre ; elle ferait bientôt partie des pays les plus pauvres du monde industrialisé. En ces temps où la pédophilie est dénoncée, des expressions comme « mauvais traitements fiscaux infligés aux enfants » suite à l’endettement de l’Etat ne laissent pas non plus indifférents.

Quand on vit en Europe, peut-être pas en Grèce, mais en France ou en Belgique, il est difficile de prendre au sérieux ces comparaisons qui nous placeraient bien au-dessus des Etats-Unis dans le domaine économique alors que leur taux de croissance et leur taux d’emploi sont beaucoup plus élevés. Et surtout, les Etats-Unis ont montré dans le passé qu’ils étaient capables d’entreprendre des réformes difficiles bien plus souvent que les pays de la vieille Europe. Or les comptes générationnels qui conduisent au pessimisme de Kotlikoff sont établis à politiques inchangées. Quand les Etats-Unis décideront (et ils le feront sûrement) de réformer leurs politiques sociales afin de les pérenniser, leur endettement effectif se réduira rapidement.

Mon propos n’est pas de minimiser le risque d’endettement. L’approche intergénérationnelle introduite par Kotlikoff est on ne peut plus pertinente. Mon sentiment est que dans ce domaine comme dans tant d’autres, il faut raison garder. S’il y a un domaine où les Etats-Unis jouent avec l’avenir de leurs et de nos enfants, c’est celui de l’environnement. Ils sont en effet responsables d’une partie importante de la pollution et de l’épuisement des ressources naturelles. Mais ceci est une autre histoire.

(1)   Larry Kotlikoff and Scott Burns (2013),  The Clash of Generations. Saving Ourselves, our Kids and our Economy, MIT Press.

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