Le marché est-il devenu trop dangereux pour les investisseurs privés ? (2)

Par Pierre Nothomb, Deminor

Nous présentons ici une chronique en plusieurs volets de Pierre Nothomb, Deminor

Les « dark pools »

La profondeur du marché est une des informations les plus importantes pour quelqu’un qui investit en bourse. Les grandes banques d’investissement comme Morgan Stanley, Deutsche Bank ou Goldman Sachs disposent de « dark pools ». Ces banques passent quotidiennement un très grand nombre de transactions, souvent dans les deux sens sur une même valeur. Elles ont maintenant la possibilité de réaliser les transactions par compensation interne au moyen de ces « Dark Pools ».

C’est très pratique, rapide et discret car le volume au moment de la transaction n’est pas disponible pour l’investisseur lambda. Le problème est que si l’investisseur veut construire une position, il ne connait pas la profondeur du marché pour la valeur qui l’intéresse. Ainsi il ne sera pas au courant s’il existe un énorme ordre de vente, déjà dans la machine, qui pénalisera durablement la valeur de l’action qu’il est en train d’acheter.

En fait, on demande à l’investisseur de plonger dans une piscine dont la profondeur peut être de deux mètres, ou de deux centimètres…

On pourrait penser que les hedge funds qui gravitent autour des grandes banques d’investissement pourraient être pénalisés par le fait qu’ils n’ont accès qu’à « leurs » dark pools. C’est pour cela que certains prime brokers ont mis au point le « sonar ». Celui-ci permet d’aller voir ce qu’il se passe dans la dark pool du prime broker. Ce faisant, cela permet de voir si l’action est fortement shortée (vendue à découvert) et de savoir comment évolue le carnet d’ordre. Le marché, lui, n’a bien sûr pas accès à cet outil.

Le faux sentiment de sécurité

En résumé, l’investisseur qui se croit en train de flairer la bonne affaire, se sent comme à la pêche au goujon. Il place sa ligne à l’eau en attendant que cela morde, calmement installé sur la berge. Après tout, il y a tellement de lois, de règlements et de contrôle qui sont sensés le protéger. En fait, il navigue plutôt sur une petite embarcation de fortune, au milieu d’une mer infestée de requins…

Les autorités de marché

Les autorités de marché ont beaucoup œuvré

pour ériger des principes de gouvernance, de transparence, donner aux entreprises des contraintes en matière de reporting, de normes comptables, IFRS, MIFID, UCITS, etc. Ce faisant, elles ont énormément alourdi les contraintes qui pèsent sur les sociétés cotées, mais aussi sur les petits et moyens opérateurs. Très souvent, ces organismes de contrôle n’ont pas une sophistication et une réactivité suffisantes pour gérer les gros problèmes qui surviennent sur le marché. Ils sont tellement occupés à « structurer » qu’ils n’ont ni le temps, ni les équipes disponibles pour agir en tant que gendarmes des marchés, ce qui est en fait leur fonction première. Ils ont des administrations pléthoriques, très occupées à faire du Box Ticking. De cette manière on attrape les petits poissons mais presque jamais les gros.

La crise des « subprimes » a bien mis en lumière ces lacunes. Souvent dépassées, ou bien peu indépendantes, les autorités de marchés ont montré leurs limites dans la gestion de la crise financière. Il faut dire qu’il n’était pas facile de sanctionner les émetteurs de produits qui avaient, la plupart du temps, préalablement été homologués par ces mêmes autorités de marché. De plus, les délits d’initiés se sont multipliés, avec une tolérance tacite des autorités de contrôle. Il suffit d’analyser l’évolution de certains cours de bourse avant une communication de la société, sur ses résultats par exemple.

Cela me fait penser à un mauvais western, dans lequel un village est infesté de cowboys desperados, qui tuent et pillent les habitants. Le shérif, lui, s’est enfermé à clé dans sa cellule, pour être sûr de ne pas être lui-même attaqué.

Plutôt que d’avoir dans chaque pays un organisme qui fait sa petite cuisine de son côté, avec ses normes, ses lois, ses codes divers et variés, un organisme européen serait bien mieux à même de rentrer rapidement dans la complexité de certains produits afin d’en interdire, à temps, la commercialisation au sein de l’Union Européenne. A partir du moment où les bourses nationales sont largement ouvertes aux investisseurs et opérateurs étrangers et que ces mêmes bourses fusionnent entre elles, il me semble logique d’abandonner, là aussi, un peu de souveraineté.

 

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