La crise financière : stop ou encore ?

Par Bernard Bayot du Réseau Financement Alternatif

Oscar 2011 du meilleur film documentaire, « Inside Job », réalisé par Charles Ferguson, revient sur les causes et les conséquences de la crise financière au travers d’enquêtes approfondies et d’entretiens avec des acteurs majeurs de la finance. Il a été diffusé ce 5 mars 2012 en introduction d’un débat proposé par le groupe Financité de Watermael-Boitsfort.

Les initiatives citoyennes fleurissent en effet de toutes parts pour tenter d’endiguer ce phénomène de la finance « casino » qui fait des ravages sur la société, sur l’économie et qui pille les ressources naturelles. Le Réseau Financement Alternatif soutient ces groupes citoyens qui veulent comprendre et agir, afin de proposer des alternatives concrètes à la crise financière, écologique, économique et sociale que nous traversons et de faciliter la transition indispensable vers un modèle plus juste et plus durable. Ces groupes sont aujourd’hui au nombre d’une trentaine en Wallonie et à Bruxelles.

C’est avec Christian Arnsperger, Maître de recherche au FNRS et professeur à l’UCL, membre de la Chaire Hoover d’éthique économique et sociale, que j’ai eu le plaisir d’animer le débat. Parmi les nombreux sujets évoqués à cette occasion, retenons-en quatre: la dérégulation financière, l’insécurité économique, la démocratie économique et la création monétaire.

« Inside Job » montre ad nauseam l’appétit, pour ne pas parler de la cupidité, d’un certain nombre d’acteurs de la finance, qui ont, plus souvent qu’à leur tour, profité des dysfonctionnements du système. S’ils y sont parvenus, c’est pour certains à la faveur d’escroqueries, mais pour la grande majorité car ils ont eu l’opportunité, en toute légalité, de s’engouffrer dans les « trous de sécurité » de la réglementation. Ceci n’est donc pas le fruit du hasard mais bien de la déréglementation que le secteur financier a connu au cours de ces dernières décennies.

La responsabilité ultime est donc bien politique et la puissance du lobby financier n’est évidemment pas étrangère aux orientations publiques prises en la matière. La consanguinité persistante entre les milieux financiers et politiques et la faiblesse des mesures prises tant en Europe qu’outre-Atlantique depuis la crise de 2008, notamment la confusion des métiers de banque de dépôt et de banque d’affaire, ne laissent malheureusement pas présager d’un avenir vraiment radieux en la matière.

Au-delà de la question politique, qui est évidemment centrale, il convient d’être attentif à une évolution des mentalités, visible en Amérique mais qui pourrait très vite atteindre nos contrées. C’est que la recherche effrénée du profit à court terme ne procède pas uniquement de la cupidité mais également de l’insécurité économique qui se développe au fur et à mesure que la protection sociale se désagrège. Le citoyen, confronté à cette insécurité, n’a d’autre choix que de profiter des opportunités que la finance peut lui offrir de s’enrichir très vite et de mettre ainsi sa famille et lui-même à l’abri du besoin. Pire, cette caractéristique « salvatrice », même si elle procède souvent plus du fantasme que de la réalité, légitime aux yeux de la classe moyenne des pratiques qui aboutissent en réalité à son appauvrissement.

A côté de la nécessité de réglementer de manière plus appropriée l’activité financière privée, a été évoquée celle de soutenir des initiatives économiques qui gèrent l’activité financière sous l’angle de l’intérêt général plutôt que sous celui de la maximisation du profit de ses actionnaires. Après l’échec des privatisations des instituts publics de crédit, qui remplissaient des missions de service public sans coûter les fortunes que les banques privées qui leur ont succédé ont nécessité de débourser pour leur sauvetage, ne faut-il pas assigner des objectifs d’intérêt général à la banque actuellement détenue à 100 % par l’État ? Et n’est-il pas temps de renouer avec des coopératives financières fortes qui permettent de ne pas faire le grand écart permanent entre les intérêts des clients, des travailleurs et des actionnaires, dont on sait qu’il se résout toujours au profit de ces derniers ?

Une autre thématique, qui aurait mérité à elle seule de plus amples débats, a été très rapidement évoquée, celle de la création monétaire et de la mise en circulation de l’argent par le crédit bancaire. On sait que la crise de 2008 est la résultante des fameux subprimes, ces prêts hypothécaires risqués accordés à des ménages à faible revenu, ayant pour beaucoup déjà eu des retards de paiement par le passé. Ce qui interroge le modèle économique actuel fondé sur une disparité de revenus de plus en plus importante entre les classes les plus riches et les plus pauvres de la population, qui oblige ces dernières, par ailleurs amplement sollicitées à cet effet, à  recourir au crédit pour tenter de pallier, de manière évidemment illusoire, à leur manque de ressources.

On l’aura compris, si une conclusion devait être tirée de cette soirée, elle porterait sur le caractère systémique de la crise. Sur le constat, pessimiste, que, si le cadre n’est pas modifié en profondeur, il ne faut guère s’attendre à sortir de cette crise. Et donc sur la nécessité d’agir sur ce cadre par l’action citoyenne tant dans le champ politique qu’économique.

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