Le prix de la crise

Par Etienne de Callataÿ, Chargé de cours invité à l’UCL et aux Facultés de Namur et Senior Fellow de l’Itinera Institute

La double crise, du système financier et du financement des Etats, induit une perte de bien-être matériel pour la collectivité, une perte qu’il convient de répartir au mieux. Préciser les causes de cet appauvrissement et réfléchir à la moins mauvaise des répartitions, telle est le double objet de ce qui suit.

Pourquoi la crise appauvrit

Le premier coût de la crise financière a été celui de la récession qui a suivi son éclatement. A l’échelle belge, chaque point de pourcentage perdu en matière de croissance économique coûte près de 4 milliards d’euro en amputation du PIB, c’est-à-dire à la fois en perte de valeur ajoutée créée dans l’économie et de revenu pour les habitants. Quand la croissance s’affiche pour une année donnée à -3% au lieu du 2% habituel, cela fait donc un différentiel de revenu de près de EUR 20 milliards, un coût partagé entre entreprises, individus et secteur public.

Et ce n’est pas tout. Du côté du secteur public, et afin d’empêcher que la récession ait des effets trop dommageables, les Etats ont non seulement laissé jouer les stabilisateurs automatiques, liés à l’élasticité des recettes et des dépenses publiques par rapport au PIB, mais ils ont de plus adopté des mesures de soutien ou de relance, telles les primes à la casse dans le secteur automobile. Le coût de cette action des pouvoirs publics est à ajouter à la facture susmentionnée. De même, il faut aussi comptabiliser dans le coût de la double crise le prix du sauvetage des institutions financières dont la faillite aurait eu des conséquences systémiques.

Du côté du secteur privé, il faut aussi prendre en considération la perte de patrimoine consécutive à la double crise. Si la disparition des dividendes est mesurée dans le PIB, la baisse de valeur des actions, elle, ne l’est pas. Il faut donc l’ajouter, en tout cas pour aussi longtemps que les niveaux de valorisation qui prévalaient avant 2008 n’auront pas été rejoints. Et sans vouloir retourner le couteau dans la plaie, pour de nombreuses actions d’institutions financières, une telle perspective est franchement lointaine, voire tout à fait irréaliste. A son tour, cette perte de patrimoine pèse sur la propension à consommer, sur la confiance et sur le financement par fonds propres des investissements, ce qui exacerbe le repli conjoncturel.

Le coût de la crise n’est pas qu’instantané. Ainsi, son impact sur la confiance des agents économiques a des effets qui perdurent. La crise augmente le coût du capital. L’aversion au risque est accrue et la volonté de voir le système financier obéir à des ratios de liquidité et de solvabilité plus élevé va peser sur l’octroi de crédit, tant en volume qu’en taux ou en garanties.

Bref, quand de grandes banques tremblent ou tombent, quand la croissance plonge, quand les dettes publiques explosent, la collectivité s’appauvrit et cette perte de richesse n’est pas qu’un phénomène temporaire, rapidement compensé par un rebond subséquent.

Comment répartir le coût de la crise

Sur quelles épaules faire peser le prix de la double crise, financière et budgétaire ? Une première réponse, fort entendue ces derniers temps, est de dire que non seulement la crise financière mais aussi la crise de la dette souveraine est due au système financier et donc qu’il revient aux institutions financières de payer les pots cassés. Cette idée a le mérite d’aller dans le sens de la responsabilisation, ce qui peut prévenir un risque d’aléa moral. Malheureusement, elle est simpliste.

D’abord et avant tout, il faut voir que la crise de la dette souveraine n’est pas due d’abord et avant tout au secteur financier. Elles sont nombreuses, les mises en garde d’économistes datant d’avant la crise quant à la non-soutenabilité de la trajectoire des dettes publiques nationales. Ensuite, la bulle financière a profité, certes dans des mesures très variables, à bon nombre d’acteurs en dehors du secteur financier, tels les promoteurs immobiliers. Enfin, quand bien même de grandes banques seraient responsables de tous nos maux, leur état actuel interdit de penser qu’elles puissent honorer une telle facture.

Les morts ne paient pas leurs dettes … et les grands malades rarement. Les partisans de la thèse du « faire payer la crise aux banques » gagneraient donc à y substituer un appel à la nationalisation des institutions financières qui ont dû recourir à l’assistance publique.

Une autre vision du partage du poids de la double crise serait de faire payer les riches, ou dans une version adoucie, de répartir la charge en tenant compte du fait que certains ont des épaules plus larges que d’autres. Cette idée a le mérite de se soucier de justice sociale dans un environnement où les inégalités se sont gravement creusées au fil des décennies et où la cohésion sociale est menacée, une menace qui affecte aussi la qualité de vie future des mieux nantis. Toutefois, il faut lui préférer une autre notion de justice sociale, qui tienne aussi compte à la fois de la réaction des agents économiques à qui un surcroît d’effort serait demandé et d’une perspective inter-temporelle.

Le premier volet n’est pas sympathique mais l’action publique se doit d’avoir aussi une dose de pragmatisme. Une contribution additionnelle sur une activité donnée, aussi juste qu’elle apparaisse a priori, peut conduire à la fin, à la mutation ou au déplacement de cette activité, de telle sorte que non seulement la contribution additionnelle n’est pas perçue mais qu’en outre la contribution initiale diminue. A l’heure de la concurrence internationale sur les bases imposables, des potentialités de l’optimisation fiscale et de possibles effets d’offre négatifs, la répartition des efforts ne peut se contenter de slogans.

Le second volet est plus aisé à défendre. Dans la mesure où le risque est réel que les générations suivantes aient, en Europe, un niveau de bien-être matériel inférieur à celui que nous connaissons, il faut que la répartition de la facture de la double crise, tout en minimisant son incidence sur les plus mal lotis d’aujourd’hui, se soucie prioritairement de ne pas encore davantage assombrir les perspectives des jeunes générations et donc épargnent la génération de valeur ajoutée durable et la création d’emplois.

La crise nous fait reculer. Faisons en sorte que ce soit pour mieux sauter !

 

Ce contenu a été publié dans Le Club des Sages, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.