Le marché est-il devenu trop dangereux pour les investisseurs privés ? (1)

Par Pierre Nothomb, Deminor

Nous présentons ici une chronique en plusieurs volets de Pierre Nothomb, Deminor.

Qui garantira l’intérêt général quand les Etats seront devenus plus faibles que les opérateurs ? Si la crise financière nous a appris quelque chose, c’est que les états souverains ont perdu une partie du pouvoir qui leur permettait de réguler les marchés. Leur endettement d’une part, mais aussi la sophistication des marchés financiers globalisés d’autre part, les placent maintenant sous le joug des agences de notation, celles-là même qui ont largement contribué à créer cette crise.

Cette faiblesse des états est évidemment une mauvaise nouvelle, dans la mesure où ils étaient les derniers à incarner la notion d’intérêt général. Leur faiblesse momentanée donne plus de marge de manœuvre aux opérateurs financiers, leur permettant de maximiser leur intérêt personnel, parfois en perdant de vue l’intérêt de l’ensemble du marché et de la société.

Les marchés financiers que nous avons connus au cours de ce second semestre nous confirment à suffisance qu’il faut être extrêmement aguerri pour y rentrer et extrêmement performant et chanceux pour être capable d’y conserver son capital.

En effet, le marché est devenu beaucoup plus dangereux et plus volatil que par le passé. L’objectif de la présente opinion est de montrer, par quelques exemples concrets, comment les règles du jeu sont biaisées par certains opérateurs, rendant les marchés financiers beaucoup plus risqués. Il est aussi de montrer qu’en face de cela, les outils des autorités publiques sont soit trop faibles, soit inadéquats. Les investisseurs qui s’y risquent doivent tenir compte de cette nouvelle dimension, s’ils ne veulent pas y laisser leur peau.

On est loin de la bourse de Papa

Il y a 20 ans, lorsque les bourses étaient en règlement mensuel (la Bourse de Paris), la stratégie de bon père de famille était souvent gagnante. Les gens faisaient du « Buy and Hold » et si l’entreprise était de qualité, il était rare de perdre sa culotte au final. L’industrie des fonds d’investissement et surtout des hedge funds n’était pas très développée et le marché fonctionnait de manière relativement transparente. La bourse était un moyen performant pour les sociétés d’acquérir de la visibilité et de se financer à bon marché. A part le cadre prudentiel et comptable qui est devenu de plus en plus exigeant, la bourse n’avait, pour les sociétés en croissance, pratiquement que des avantages. De plus, à partir des années 1980, les bourses européennes ont bénéficié d’un flux important de liquidités qui provenait d‘investisseurs particuliers, attirés par des avantages fiscaux incitatifs. Les états avaient compris qu’il fallait des incitants pour attirer les investisseurs en bourse. Du moins, ils en avaient encore les moyens.

Liquidité et volatilité

Aujourd’hui, il en est tout autrement. Les transactions sont souvent liquidées le jour-même. Les investisseurs ont accès en ligne au carnet d’ordres de chaque valeur de sorte qu’ils peuvent suivre leur transaction pendant son exécution. Une importante partie des transactions en bourse sont effectuées par des fonds long/short (hedge funds), ou bien même par le trading à haute fréquence. Ces intervenants offrent l’avantage d’augmenter énormément les volumes traités quotidiennement, et donc la liquidité des marchés. En revanche, en appliquant une stratégie dite « market neutral » (où on annule la corrélation au marché), ou en réagissant immédiatement aux mouvements des marchés et des valeurs, ils ont reporté et énormément renforcé la volatilité subie par les autres actionnaires, moins sophistiqués.

De plus, ces fonds sont bien encadrés par leurs « prime Brokers » qui ont souvent un accès très privilégié à l’analyse et à l’information dans la mesure où leur action sur le marché est de telle importance qu’elle influence celui-ci inévitablement.

L’information : l’investisseur privé au bout de la chaîne

L’accès à l’information de l’investisseur privé est la télévision, la radio, internet et le journal du matin. En gérant son portefeuille avec la lecture du journal dans son salon le samedi matin, l’actionnaire se trouve, sans le savoir, en bout de ligne du traitement de l’information.

Les grandes banques ont, quant à elles, des meetings « one-to-one » avec les sociétés. L’analyste rédige d’abord son analyse pour son propre « trading desk », ensuite, il la fait circuler auprès des analystes « sell-side ». Suite à cela, cette analyse devient disponible auprès de la clientèle puis transmise et relayée par la presse pour arriver finalement dans le journal de notre investisseur. Si cette analyse est positive et assez convaincante pour notre investisseur et que celui-ci concrétise son investissement le lundi, il est probable que les premiers intervenants cités ont entretemps, eux, déjà commencé à vendre.

Plus problématique encore : en discutant avec un gestionnaire de fonds suisse au nom prestigieux, je me suis aperçu que certains opérateurs influençaient volontairement le marché. Mon gestionnaire avait reçu, la veille, la visite de commerciaux d’un important broker de la City. Le message était : si vous travaillez avec nous, nous vous donnerons les recommandations de nos analystes la veille du jour où elles seront rendues publiques. Comme le broker a une grande notoriété, l’impact sur le marché est généralement de quelques pourcents. Tout bénéfice pour le client.

 

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