A la croisée des chemins

Une opinion de Roland Gillet, Professeur de finance à la Sorbonne ainsi qu’à l’ULB et expert au niveau international

A défaut de trouver des solutions concrètes, la situation de la Grèce appelle quelques commentaires. Avec environ 350 milliards d’euros de dettes pour 240 milliards d’euros de PIB, nous sommes face à des déséquilibres qui n’ont plus rien à voir avec ceux de l’après-crise de 2008, environ 280 milliards de dettes et de PIB.

« Au niveau européen, les politiciens maintiennent qu’ils veulent sauver la Grèce mais on manque à chaque fois l’opportunité d’agir collectivement de manière décisive, solidaire et responsable, en les aidant véritablement avec de l’argent frais, en contrepartie d’efforts raisonnables à valider sur place à chaque ouverture du carnet de chèque européen. Pratiquer uniquement des taux d’usure, même encore réduits le 21 juillet, sur des prêts comme nous l’avons fait jusqu’à aujourd’hui n’a aucun sens et empire continuellement la situation. Tout au plus, la peur de défaut des créanciers aboutit-elle à faire pression permanente sur la consommation intérieure dans un climat de récession économique grandissant. Ce pays ne pourra pas s’en sortir avec un tel scénario. Bien sûr, il y a indéniablement des réformes structurelles à mener. Mais cela prendra du temps et ne pourra se faire qu’avec un réel soutien et nos apports techniques dans bien des situations. Il faut prendre les choses en mains à la base défaillante du business plan grec plutôt que d’accroître les déséquilibres par des prêts dans le vide», estime Roland Gillet, Professeur de finance à la Sorbonne ainsi qu’à l’ULB et expert au niveau international.

Face à cet endettement gigantesque, certains proposent des solutions alternatives. C’est le cas du plan EURECA qui suggère de mettre en gage des actifs grecs (terrains, bâtiments publics) pour couvrir les prêts octroyés par les créanciers étrangers. Cette mise en gage permettrait de réduire le taux d’intérêts d’une partie des dettes souveraines de la Grèce. « C’est une idée en matière d’élargissement des moyens de financement qui vise essentiellement le souci de garantie de certains prêteurs, pas la capacité de la Grèce à stopper la spirale de l’explosion de sa dette et de l’austérité récessive. Certes, les taux seront plus bas mais le fond du problème restera non résolu», estime Roland Gillet.  Finalement, cette solution profiterait davantage aux créanciers qu’aux principaux intéressés, à savoir les Grecs. Il s’agit simplement d’une alternative de financement et non d’une solution qui permette à la Grèce de s’en sortir structurellement. Or, aujourd’hui, c’est une solution véritablement structurelle dont la Grèce a besoin.

Derrière la Grèce, des pays comme l’Espagne, l’Italie ou le Portugal n’arrivent pas non plus à sortir de l’ornière par manque de croissance. Ces populations ont l’impression qu’on les fait souffrir, qu’elles sont de plus en plus taxées et qu’elles finiront par mourir sous les balles des créanciers.

Suite à la crise de 2008, on a imposé aux banques européennes de se « blinder » en dettes souveraines des pays de l’Union. Aujourd’hui, ces mêmes banques se trouvent dans des situations complexes et sont devenues les cibles des agences de notation qui tirent sur elles comme on tire sur l’ambulance. Les Etats doivent leur venir en aide alors qu’on les avait poussées à financer les Etats. « Bien qu’il y a certainement des responsabilités à engager et des réformes à mettre en œuvre en matière de gestion des métiers et des risques notamment, je déplore par contre les discours exclusivement populistes à l’encontre des banques. L’activité bancaire reste indispensable dans toute économie, système de paiement et financement des activités au premier chef. En outre et par exemple, l’Etat belge ne fera pas payer au contribuable le dernier sauvetage de Dexia dans le scénario probable où la branche saine rachetée rapportera plus que son coût global d’acquisition. Le problème délicat se situe d’ailleurs davantage au niveau des garanties concédées pour assurer la Bad Bank. Enfin, les Etats sont très souvent les agents économiques les plus endettés. Cela pèse et pèsera sur les générations futures. Les discours populistes, alarmistes et réducteurs ne font que renforcer les revendications extrémistes et dangereuses avec le risque d’explosion sociale plutôt que de pousser à un effort responsable et collectif », souligne Roland Gillet.

Finalement, il faut constater que nous ne sortirons pas de l’enlisement dans lequel sont les économies sans un effort de chacun. Nous sommes, à bien des points de vue, à la croisée des chemins. A cette croisée des chemins, il convient de poser un bon diagnostic et de se sentir tous responsables. Nous devrons tous, là où nous sommes, nous retrousser les manches avec un grand sens des responsabilités.

 

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